28.06.2009

Dix-neuvième jour

La campagne de la reconquête de Plassans donna à N. Stavroguine l'occasion de s'essayer à la technique du récit en estampes. Dans cette anecdote, probablement inventée à partir de plusieurs personnages existants, mais hautement imaginaire, on s'en doute, le rédacteur des Carnets de Campagne s'amuse des petits à-côtés des campagnes électorales, ainsi que d'une catégorie bien particulière d'électeurs : les amateurs de buffets de campagne. Une oeuvrette originale de l'auteur que nous ne voulions pas laisser dans l'oubli, car N. Stavroguine, fait peu connu, ne dédaignait pas l'humour et la détente, même dans cette campagne qui fût menée au pas de charge par ses différents protagonistes. Ainsi, il évoque souvent non sans drôlerie dans son Journal : "1909, l'année pique-assiette."
Succession N. Stavroguine

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(Cliquetez pour agrandir la gravure.)

26.06.2009

Dix-septième jour

Brève chronique aujourd’hui, pour évoquer un nouvelle, presque une imputation, lancée à l’infortunée Marquise de Joie-Ceinte, par son principal opposant.

L’un de nos correspondants nous indiquait en effet tout à l’heure dans un télégramme, alors que nous mettions sous la presse, que dans les étranges lucarnes où il s’était produit, Monsieur Maidevet indiquait mercredi à la presse qui l’avait invité que Madame de Joie-Ceinte avait fait pression – sur qui ? – pour que les élections aient lieu le plus rapidement possible ; cette action de la Marquise ayant eu pour conséquence que l’opposition ne fût pas prête à temps.
Monsieur Maidevet, qui s’y connaît dans la science du lobbying qu’il pratiqua naguère dans son métier d'avocat d'afaires, et il y a peu encore, avec l’intelligence économique qu’on lui connaît (et sur laquelle nous reviendrons), sait de quoi il parle quand il dit reconnaître des « pressions » dans une procédure exceptionnelle de cette importance.
Gageons que la célérité avec laquelle Monsieur Maidevet est parvenu à réussir le tour de force d’une liste d’union aussi rapidement prouve qu’il est toujours homme efficace et soucieux de bonne gestion du temps, d’organisation, et de réaction. Sans ces qualités essentielles, comment en effet pourrait-il faire un bon bourgmestre ?

 

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Notre document : "Monsieur Maidevet, petit déjeunant avec Monsieur Hagaupiand, l'un de ses lieutenants les plus fidèles - envers et contre tout, malgré une nomination curieuse à la vice-présidence de la Communauté du Pays de Plassans par la Marquise en 1908 - découvre les dates des prochaines élections. "Diantre ! Aurons-nous le temps de réunir nos troupes et nos liquidités pour partir à la bataille ?" Gageons que le temps perdu aura été rattrapé depuis.

On pardonnera aisément ce trait, mais le fait est que pendant que l’on discute ainsi des dates, des pressions et des contraintes de saison, les horloges tournent.

À la table des ambitieux, il y a rarement un deuxième service. Cette antienne connue doit faire partie du bréviaire des politiciens modernes, car on constate, jour après jour, que les méthodes d’aujourd’hui, des uns comme des autres, témoignent d’un goût prononcé pour les mêmes qualités d’efficacité et de vélocité.
C’est ainsi qu’après les premières affiches du portrait de la Marquise, (toujours aussi vite lacérées par de courageux opposants anonymes), les placards de Plassans s’ornent du noble visage du Vicomte de Salford, qui décidément n’est jamais en retard dans cette course. Monsieur de Salford est un homme décidément vite, pour parler en langage moderne. Lui aussi était à la bonne école de la rapidité et de l’efficacité – qui était celle de Madame la Marquise, rappelons-le, quand Monsieur de Salford guerroyait à ses côtés contre les troupes de M. de Picherasle, et quand il régna avec elle sur Plassans, près de six ans durant – avant leur mésalliance de 1906-1907.

Les plus avertis de nos lecteurs savent Steven Salford, personnage éminemment vernien, grand admirateur des Voyages extraordinaires de l’écrivain Jules Verne. À l’instar des personnages de mon confrère amiénois, M. le Vicomte aurait-il toujours une longueur d’avance dans cette odyssée électorale extraordinaire ?

 

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Notre document : "Plus qu'un homme politique anglais, M. de Salford est un héros positif, à la façon de ceux de Jules Verne. Téméraire, bonhomme, sans reproches, avec une foi absolu dans la Science et ses miracles, il se pique aussi d'écriture et de métaphysique. Il n'hésite pas, comme ici, à affronter l'inconnu et à arpenter des territoires reculés de la ville de Plassans, à la recherche de voix pour sa liste nouvelle, là où la main de l'homme politique n'a encore jamais mis le pied."


De toute évidence, M. de Salford, comme tous ses confrères en science politique, garde en mémoire les bonspréceptes de Mazarin, qui écrivait :
Aie toujours à l’esprit ces cinq préceptes :
1 – Simule.
2 – Dissimule.
3 -  Ne te fie à personne.
4 - Dis du bien de tout le monde.
5 – Prévois avant d’agir.


Mais souvenons-nous que le Cardinal écrivait également, aux politiciens de son temps comme des générations qui devaient lui succéder : « Si tu es offensé personnellement, le mieux est de faire comme si de rien n’était, car une querelle en amène une autre, et l’offenseur et toi seriez ensuite en guerre perpétuelle. Peut-être finirais-tu par en sortir vainqueur, mais cette victoire serait pire qu’une défaite car entre-temps tu te serais attiré bien des rancunes. »


Monsieur de Salford, que l’on sait amoureux de la méditation, devrait, dans le combat politique qui s’est engagé, méditer précisément cette phrase de celui qui fut jadis la victime des célèbres mazarinades (dont nous nous voulons, de façon un peu immodeste, les héritiers – contrairement à ce que de méchantes langues soufflent ici et là). Mais ces préceptes de Mazarin, appelé injustement "le voleur de Sicile" en son temps, peuvent également être rappelés à ceux qui, à Gauche, s'étripent et se lacèrent, sur l'autel de la renommée politique.

Qui, en effet, à travers ces disputes de noms, de places et de positions éligibles ou non, songe réellement à Plassans ? La comédie humaine que nous voyons se dérouler sous nos yeux montre-t-elle vraiment que ces édiles s'intéressent à la Ville, à son peuple ? Nous verrons dans les prochaines semaines si ces incorrigibles garnements retrouvent un peu de la sagesse qui sied à l'exercice de la fonction de Bourgmestre...


(A suivre)

24.06.2009

Seizième jour

C’est une même ferveur qui, hier, étreignait tout le peuple de Plassans, venu en masse pour l’inauguration de la permanence électorale de la Marquise de Joie-Ceinte. Seize longues et rudes journées après l’annonce de l’annulation des élections de 1908, la Marquise et l’équipe de ses fidèles avaient en effet, sur le Cours Mirabelle, convié le bloc des partisans toujours présents à la soutenir, la foule de ceux qui refusaient le sac de Plassans par les aigris, les jaloux et les revanchards.

 

 

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Notre document : "Nouvelles scènes de liesse populaire, sur le Cours Mirabelle cette fois. Les badauds se joignaient à la foule des admirateurs de la Marquise, mais on a pu constater que nombre de Plassanais ignoraient que l'élection de 1908 avait été annulée... Les curieux, qui ne savaient pas trop ce que l'on venait fêter ou annoncer, arrivaient circonspects : mobilisation générale ? armistice ? campagne électorale ? innovation publicitaire ? début des soldes ? Prudents, les Plassanais ignorants avaient sorti tous leurs drapeaux, "au cas où"... mais les mâles accents de la Marquise suffirent à faire taire leurs angoisse et à calmer leurs doutes : c'était bien d'une nouvelle élection qu'on venait leur parler."


Tous faisaient corps autour de la Marquise, sur le cours Mirabelle. Armés d’un porte-voix, certains faisaient la claque. L’ambiance était chaleureuse, l’atmosphère lourde, les mots parlaient d’orages. Les adjoints au bourgmestre d’hier, reconduits à l’identique – excepté de menus changements, que l’on dévoilera plus tard –, étaient derrière elle sur les clichés que les daguerriens, venus en nombre, allaient confier aux feuilles locales pour les papiers du jour. La présence de Monsieur de Gensanat fut remarquée. Ami d’avant-hier, ennemi d’hier et de nouveau soutien d’aujourd’hui - de quoi demain sera fait ? –, le Conseiller faisait forte impression, et on a pu constater combien, malgré ses revirements de 1908, il était toujours populaire auprès des Plassanais. A nouveau, Monsieur de Gensanat, efficace, avait endossé son plus beau costume pour l’occasion – qui était historique. C’était le rapprochement inespéré, attendu, indispensable. La Marquise ne pouvant, comme ses adversaires, compter sur des regroupements improbables de partis éloignés, elle devait combiner avec ses fidèles et apparentés. Des logotypes de partis familiers égayaient déjà ses premiers placards ; « Le Nouveau Mitan » de Monsieur de Gensanat en était : il était donc indispensable que, par sa popularité incroyable et par ce soutien capital, il fût parmi les partisans du jour.
Toujours fringant, encore plus vif que lors de la dernière union qu’il prononça en l’Hôtel de Ville, en ce jour fatidique où la Marquise rendit sa charge, Monsieur de Gensanat, après l’allocution remarquée de la Marquise, allait vers le peuple, les amis, les soutiens, mais aussi les anonymes et les curieux. Pour chacun il avait un bon mot, une accolade, une poignée de main. C’était lui le succès de la soirée – hors la Marquise, bien sûr, qui fût royale.

 

 

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Notre document : "La présence de Monsieur de Gensanat fut remarquée. Toujours populaire, le Conseiller Général était pourtant en 1908 opposant à la Marquise dans la liste de Monsieur de Peresty. Ce ralliement de raison lui coûte son amitié avec Steven Salford et une réprimande du professeur de philosophie Peresty. "Qu'importe l'ivresse, pourvu qu'on ait le flacon !", disent les méchants. Mais peu lui chaut, car seul Plassans compte ! Et les vivats et les bravos qui accompagnent chacune de ses prestations suffisent au bonheur de M. de Gensanat. "


Depuis quelques années, les discours politiques se font dans des permanences, de grandes salles louées expressément pour l’occasion, ou, comme cette fois, dans la grand-rue. Autrefois les mêmes rencontres politiques se faisaient dans des brasseries, des lieux familiers et quotidiens. Ce sont désormais des lieux ouverts, conviviaux, où l’ouvrier, le patron comme le chemineau peuvent se croiser qui ont l’affection des hommes publics modernes. L’allocution de la Marquise se fit donc en place publique, sur ce cours Mirabelle qui connût tant de proclamations, d’événements (depuis les exécutions publiques de la Révolution aux plus récents carnavals).

 

 

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Notre document : "Sur une estrade de fortune défilent les membres de la liste de la Marquise de Joie-Ceinte, visiblement reconduite à l'identique (la liste, pas Madame la Marquise). Après son allocution, et le verre de l'amitié, la Marquise regagne ses quartiers, et se fraie un passage parmi la foule, distribuant baisers, accolades et bons mots."


La Marquise était en voix, et plein de courage. Ses phrases furent fortes et belles. Elle parla de courage, d’honneur. J’invite les lecteurs à se procurer la feuille qui aujourd’hui rend public le discours qu’elle fit. Madame de Joie-Ceinte fit l’appréciation de ses charges passées, parla d’avenir. Elle évoqua même les riantes années, où, nouveau-né, elle était déjà dotée d’un fort caractère. La foule rit de bon cœur à tous ces souvenirs, comme aux promesses – confondant parfois promesses, souvenirs et bilans, dans un joyeux chahut dont ne devait finalement ressortir que la personnalité attachante de la Marquise. De son discours une feuille comme « Le Petit Provençal » ne retient pas grand-chose ce matin, mais la foule présente se souviendra longtemps des accents de sincérité de la Marquise. On peut résumer en effet la campagne, à ce stade, à une querelle d’adverbes. À l’« assurément » de Steven Salford et aux « obligatoirement » du nouveau couple Maidevet-de Peresty, Madame de Joie-Ceinte répondit, hier soir : « forcément ». Et la foule en liesse qui mit du temps à s’éparpiller sur le cours Mirabelle, longtemps après que les forces de la Marquise le quittèrent devra longtemps se souvenir de la force tranquille de celle qu’ils ont jadis portée au pouvoir – et sur laquelle portent aujourd’hui tous leurs espoirs.

 

 

 

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Notre document : "A quelques rues du Cours Mirabelle, on célèbre une improbable noce, celles de la carpe et du lapin. Mais la fable nous rappelle le souvenir édifiant de la tortue... Monsieur de Peresty, aux bras de M. Maidevet, en un mariage de raison électorale. L'union sera-t-elle durable et profitable ? Comme dirait M. de Salford : "Wait and see"..."


D’autres espoirs naissaient, de nouveau, à quelques rues de là. Renaissant de cendres bien froides, une force tentait encore de s’élever. Un phénix qui entendait s’opposer à la Marquise, lui barrer le passage, comme naguère, comme toujours. Une union impossible était célébrée en effet dans le même temps que l’allocution de la Marquise, sur la place publique et dans un local de marchand d’instruments de musique en déshérence.
Délaissant son précieux Atelier, qui trop plein des souvenirs de Madame Royale et des élections perdues du passé, Monsieur Maidevet avait convié ses soutiens à la célébration de son mariage de raison électorale avec le Modème, parti du Mitan opposé à celui de Monsieur de Gensanat.


Monsieur Maidevet était bien sûr aux bras de Monsieur de Peresty, et tous deux accompagnés de M. de Guindet, demoiselle d’honneur de ce bien curieux couple, sommé par le Président Gueyriny de se joindre à leur improbable liste.

 

 

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Notre document : "Monsieur Maidevet porte un toast à la liste d'union qu'il a eu tant de mal à former. Adepte de la méthode moderne Emile Coué, qui a tant de succès de nos jours, l'avocat d'affaires a répété plus de vingt fois, dans la même soirée, la même phrase : " Tous les jours, à tous points de vue, ma liste va de mieux en mieux". Et il songe déjà à l'ouverture au Groupe Vert et à la gauche de la gauche de sa manche gauche, pour le second tour... Difficiles arithmétiques en prévision. La méthode du Docteur Coué ne sera pas de trop, en effet, pour garder le cap et le moral dans les prochaines semaines ! "


De la liste, il fut difficile d’accoucher. Les premiers furent les derniers, et les derniers, rayés d’un trait rageur par un Monsieur Maidevet décidément rancunier. Les alliés de Maître Pezest, par exemple, et comme une récente de nos chroniques vous l’apprenaient, ne devaient finalement pas faire partie de l’aventure – pour leur bonheur. Monsieur Maidevet, qui décidément avait une bien vilaine dent contre l’avocat marseillais dissident de 1908, refusa toutes les propositions des amis de Maître Pezest. La couverture de la route, par exemple, obtint une fin de non-recevoir. Monsieur Maidevet n’avait guère d’idées, mais il n’entendait pas prendre celles des autres, surtout quand elles lui étaient aussi visiblement étrangères. Monsieur Maidevet n’est pas un bâtisseur – malgré son expérience fort remarquée quand il fût en charge des Constructions lors des mandats de Monsieur de Picherasle et dont beaucoup se souviennent encore – et son activité encore récente prouve bien qu’il n’a que peu en commun avec ces rois constructeurs dont Maître Pezest se voulait un héritier.

 

 

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Notre document : "Monsieur de Peresty, philosophe, se prête également à l'exercice des toasts. On imagine sans peine que dans la salle où a été dressé le banquet républicain de ce soir, les ennemis haineux d'hier sont devenus les témoins du mariage de raison électorale d'aujourd'hui. Mais Monsieur de Peresty garde le cap - Monsieur Maidevet lui ayant fait découvrir les bienfaits de la méthode du Docteur Coué. "


La liste donc, issue du cerveau fécond de Monsieur Maidevet, ne fit pas la part belle aux amis de Maître Pezest. Monsieur de Peresty était également un grand perdant de cette union. La dot n’était pas fameuse, et le marié, employait beaucoup l’impératif. Si les sourires étaient de façade, les murmures et contradictions se voyaient déjà. Quelques verres n’étaient pas de trop pour que la bourrée de fin de banquet ne dégénère déjà en rixe.
Monsieur de Peresty avait beau afficher le sourire de circonstance, sa liste « Filiation Plassans » est réduite à peau de chagrin dans la noce triste que l’on pouvait voir hier soir. Délesté de ses soutiens d’hier et ennemis d’aujourd’hui, MM. Salford et de Gensanat, abandonné par la comédienne populaire Andrée de Fayréalles, c’est pratiquement seul qu’il doit tenter de mener la barque de Monsieur Maidevet. Arriveront-ils à bon port ? Monsieur de Guindet expliquait jadis, il y a une éternité (à peine l’année 1907 pourtant), pourquoi il ne pouvait décemment rejoindre Monsieur Maidevet et préférait Monsieur Pezest et l’ancien bourgmestre Picherasle. Tiendra-t-il jusqu’au bout le rôle que le Président Gueyriny, décidemment bien despotique, lui a dévolu ? Les partisans venimeux de Maître Pezest, traités en pestiférés, donneront-ils leurs voix pour l’ingrat Maidevet ? Pour l’improbable alliance avec un Monsieur de Peresty aux forces amoindries ? Une telle union, portée au pouvoir, pourrait-elle gouverner durablement ? C’est ce que les prochaines semaines montreront.

 

 

 

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Notre document : "André de Guindet, ragaillardi par le combat politique qui s'approche, trinque à l'ouverture au centre : "Plassans peut se gagner en ouvrant au Mitan", clame-t-il au "Petit Provençal". Mais curieusement, dans la même feuille, le Conseiller de Guindet garde une dent, lui aussi, contre la liste de Maître Pezest, "cette liste qui nous a fait perdre la Ville l'an dernier !" Les plus anciens de nos lecteurs se souviendront cependant qu'au début de la campagne de 1908, M. de Guindet était un soutien de MM. Pezest et Picherasle... Mais qu'importe : maintenant que le vin est tiré, il faut le boire !"

Deux frissons parcouraient la même ville hier soir. Du cours Mirabelle, un frémissement se muant en ferveur pour l’infortunée Marquise ; de la rue des Peaussiers, un tremblement qui fait redouter des convulsions, des spasmes. Dans les deux cas, après les libations, c’est la Ville qui se lève, ce matin, avec une gueule de bois. Lequel de ces braves connaît la pharmacopée pour lever la névralgie qui fait souffrir la ville, depuis maintenant seize jours ?

20.06.2009

Douzième jour

La donne semble avoir radicalement changé dans le paysage politique de Plassans, en ce douzième jour après les annulations des élections municipales de 1908. Passons en revue les forces actuellement en présence.



« Steven Salford assurément » prônent les tracts colorés de la liste « Un nouvel espoir pour Plassans ». Depuis quelques jours, le sémillant Vicomte de Salford lui-même, du bon pas qu’on lui connaît, parcourt les marchés du centre ville en bras de chemise en distribuant ses prospectus. Notre homme se présente comme « celui qui a fait annuler l’élection de 1908 » et semble en tirer une grande fierté. Le Vicomte dans ces documents, évoque un programme assez banal, sa seule idée semblant, comme beaucoup d’autres, d’évincer la Marquise définitivement. C’est une belle idée, mais elle est un peu seule. Attendons les prochaines rencontres publiques pour enfin voir si les projets du Vicomte pour la Ville sont différents de ceux qu’il avait déjà en 1901. Car n’oublions pas que M. de Salford était en charge de délégation, adjoint de la Marquise, de 1901 à 1908 (ou plutôt 1907, car on sait aujourd’hui ce qu’il en fut des relations entre Madame de Joie-Ceinte et son ancien adjoint, à partir de l’épisode malheureux des « Manufactures de demain »).

 

 

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Notre document : "Monsieur de Salford tracte lui-même auprès de la population de Plassans."


M. de Salford nous apparaissait, il y a quelques jours encore, comme le seul qui ait déjà une liste et un programme – aussi léger soit le programme qu’il ait concocté pour les citoyens de Plassans. Tardait à venir l’union appelée de tous leurs vœux par les bonnes âmes de la gauche et du centre, bref, du gros des opposants de la Marquise.



Mais voici qu’un coup de tonnerre éclate dans le ciel plassanais. Deux partis que rien ne semblait rapprocher, du moins à Plassans, se sont unis cette semaine pour ravir la Ville à la Marquise de Joie-Ceinte. Ou plutôt deux hommes, car leur décision n’engage pas leurs partis, selon leurs mots : Monsieur de Peresty, qui se présentait en 1908 sous l’étiquette Modème, et Monsieur Maidevet, l’homme fort des Socialistes, qui a tout récemment ravi à André de Guindet la candidature à la candidature. Les tractations furent intenses, continues, longues, et se finirent tard dans la nuit pour reprendre au petit matin. « Le Petit Provençal » décidément très au fait de l’actualité la plus brûlante nous informe que des va-et-vient eurent lieu entre des estaminets et des quartiers généraux de politiciens. La marche est longue qui mène vers le pouvoir, surtout quand il faut le partager.

 

 

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Notre document : "Alliance Maidevet - de Peresty : il ne s'agit pas de manquer le coche, cette fois-ci ! "

 

Pour partager le gâteau plassanais, alors que la table n’était pas encore dressée, nombre de cafés furent requis. Point d’alcools car ils font tourner les têtes des plus sérieux et on a ensuite le plus grand mal à compter les voix, réunir des idées embrouillées, tirer la couverture médiatique à soi. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Dans une opération de la sorte, le plus petit dénominateur commun l’emporte toujours.


Monsieur Maidevet a finalement obtenu le privilège, devenu récurrent, de se présenter en face de la Marquise de Joie-Ceinte. Il s’allie avec Monsieur de Peresty, feint d’allier à sa cause des membres de la liste « Filiation Plassans » que menait le professeur de philosophie en 1908, mais… les membres les plus éminents de l’ancienne liste du Centre manquent, « assurément ».

Manque d’abord M. de Salford, que M. de Peresty n’a point souhaité conserver parmi les rangs déjà pourtant décimés de ses braves. Malgré l’hémorragie de voix dont il fut victime entre le premier et le second tour de 1908, M. de Peresty n’a pas hésité à rejeter toute idée d’alliance avec le Vicomte, comme avec M. de Gensanat, devenu persona non grata en raison sans doute de son appartenance récente au Nouveau Centre, parti encore neuf.


Manquera aussi M. Diméhaust, amoureux de la Nature hâbleur, qui s’échappa jadis du Groupe Vert pour rejoindre le Modème, qui semblait plus lui correspondre. Ne le vit-on pas parmi la foule des courtisans lorsque M. de Bailleroux vint en pays de Plassans pour distribuer la bonne parole centriste aux foules assoiffées de vérité politique ?
M. Diméhaust, il faut avouer que M. Maidevet n’en veut pas. Il pense déjà à une nouvelle alliance, au second tour de 1909, avec le Groupe Vert, dont M. Diméhaust est devenu un dissident, qui ne souhaite pas sa présence dans une liste commune. Toujours le jeu arithmétique du plus petit dénominateur commun.
Comment la liste multiple, plurielle, ainsi péniblement agrégée, peut-elle raisonnablement se poser en opposante de la Marquise, manquant ainsi de figures aussi notablement hostiles à Madame de Joie-Ceinte ? Si M. Diméhaust n’en est pas et si, comme on peut le craindre, des éminences de l’ancienne liste menée par Maître Pezest n’en sont pas non plus ?

Sur le plan des idées et des programmes, on ne manquera pas de s’étonner, et d’attendre avec impatience le programme commun rédigé par les deux équipes de MM. Maidevet et de Peresty. Reprendront-ils des points centraux des programmes de listes agrégées, telle la couverture de la montée d’Avignon, qui était le point fort du programme de Maître Pezest en 1908 ? On peut raisonnablement penser que non : une telle politique de grands travaux porterait la marque de M. Pezest et, même s’il n’est pas élu bourgmestre ni adjoint en 1909, cette dalle serait le signe de sa victoire indirecte. Absent, invisible, il marquerait cependant trop durablement la mémoire de Plassans par cette construction. On peut aisément imaginer que ni M. de Peresty ni M. Maidevet ne souhaitent qu’un spectre leur porte ombrage.

 

 

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Notre document : "Alliance explosive en perspective pour la liste Socialiste-Modème."



Cette alliance étrange ne manquera pas en outre d’étonner les plus vigilants de nos lecteurs. En effet, ceux-ci n’ignorent pas l’animosité la plus franche que se vouaient il y a peu de temps encore Messieurs de Peresty et Maidevet. C’est donc un bien curieux attelage qui partira, le 12 juillet, à la conquête de Plassans : le Modème et le Parti Socialiste, unis pour le meilleur et pour le rire, en une combinaison qui reste encore à découvrir. Car, comme le prétend Monsieur de Castreneuf, la liste est encore en cours de construction. Et l’inauguration de la permanence électorale qui a lieu ce samedi ne devrait pas être le signe d’une fin de chantier, mais bien la pose d’une première pierre, dans une construction dont le plan n’est pas sûr. Gare aux accidents !

 

 

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Notre document : "La Marquise, sur le point de partir en campagne : "Mais que faire ?" "


Et la Marquise, me direz-vous ? Suivant l’exemple de Monsieur Grondin, bourgmestre de Marseille, Madame de Joie-Ceinte s’est d’abord tue. Elle laissa d’abord s’époumoner les autres, estimant sans doute que de la cacophonie et des ambitions ainsi ouvertement affichées, naîtrait des Plassanais un profond dégoût de tous ces opposants qui pouvaient sembler se jeter sur une occasion pour saisir le pouvoir qui lui avait été brutalement retiré.
Après que la formation socialiste et « modème » eut terminé son si peu symphonique poème encore inachevé (à ce jour), après que la Droite nationale se présente, et renonce, laissant le champ libre aux amis de la Marquise, après que le Vicomte présente sa propre liste inoffensive, Madame de Joie-Ceinte pouvait enfin apparaître, ceinte de probité candide et de lin blanc. C’est pour l’honneur de Plassans qu’elle se bat, fait œuvre de pédagogie, pour expliquer aux Plassanais les circonstances réelles du complot socialiste qui lui a fait perdre la charge de bourgmestre.

À la recherche du temps perdu (de longs mois d’attente des résultats des procédures, initiées par M. de Salford pendant lesquelles la Marquise ne pouvait rien entreprendre, toute anxieuse sous le couperet qu’elle devinait au-dessus de sa tête), Madame de Joie-Ceinte propose au Plassanais de reprendre ses activités là où l’arrogante décision de justice l’a contrainte de les cesser. Pourquoi changer une équipe qui gagne autant ? Un « tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras ». Ces formules qui ont prouvé leur efficacité au fil des siècles, la Marquise et son équipe espèrent bien les faire entendre aux Plassanais. C’est désormais leur axe de campagne.

17.06.2009

Neuvième jour

La campagne a-t-elle vraiment commencé ? C’est la question que peuvent raisonnablement se poser les Plassanais. Alors que voici plus d’une semaine que les élections de 1908 ont été invalidées par le Conseil de l’Etat Français, les listes des nouveaux candidats comme les circonstances précises des nouvelles élections tardent à se faire réellement connaître. Tout n’est que rumeurs, bruits, soupirs et espoirs, chimères, d’un côté comme de l’autre.

Ce matin encore, comme une illustration de cette latence, la permanence électorale de la Marquise tardait à ouvrir cours Mirabelle, où les bruits la disaient pourtant prévue dès le vendredi funeste du départ de Madame de Joie-Ceinte. Peste ! N’y a-t-il que le Vicomte de Salford pour avoir eu le front de dresser ses quartiers généreux en un lieu (excentré à dessein) de la Ville ? N’y a-t-il que ce héraut des procédures juridiques pour avoir déclaré tenir la nomenclature, complète, de ses futurs adjoints et conseillers avant tout le monde. Il tenait même très tôt le nom de ladite liste, « Un nouvel espoir pour Plassans. Signe que peu de jours après l’annonce de l’invalidation de l’élection de 1908, le Vicomte, homme positif, déterminé, et efficace, avait déjà dans sa besace les outils électoraux dont il se sert maintenant dans l’espoir de terrasser - définitivement cette fois – la Marquise.

 

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Notre document : "Le Vicomte de Salford se rend à pied (écologie oblige !) à son quartier général de campagne de la Route du Gars-Lisse. Le Vicomte apprécie particulièrement ce quartier verdoyant, excentré, dont les frondaisons et le calme souverain incitent à la méditation. Dans son cartable, le programme et la liste de "Un nouvel espoir pour Plassans" sont déjà prêts. La machine Salford est en route !"

 


Mais revenons à cette campagne qui n’en finit pas de commencer. Perdus en d’éprouvantes tractations, les opposants de la Marquise peinent à réunir leurs listes, et l’union appelée de tous les vœux au premier jour sort passablement émiettée des ambitions des uns et des vengeances des autres.
Ainsi, Maître Pezest candidat de gauche non inscrit de 1908, a-t-il tout bonnement appelé ses anciens colistiers à rallier Monsieur Maidevet-Dovesquit – dont il était pourtant un farouche opposant et auquel il avait rechigné à donner ses voix au second tour de la précédente élection. Infortuné Maître Pezest qu’un sort décidément bien semblable à celui de la Marquise condamne, une fois de plus, au silence politique. Car il faut le reconnaître, Maître Pezest, comme Madame de Joie-Ceinte, ont un destin étonnamment semblable : l’un comme l’autre ne parviendront jamais à asseoir solidement leur pouvoir. Le sort semble comme s’acharner sur ces esprits brillants qui jamais n’éclairent durablement leurs contemporains, tout amoindris qu’ils sont par la ténacité revancharde de plus petits qu’eux – chacun en des circonstances et pour des raisons différentes, cependant.

 

 

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Notre document : "La campagne a-t-elle commencée pour les nostalgiques de l'ancienne liste Pezest ? Dans les rangs quelque peu décimés de l'ancienne liste "Plassans à demain", c'est un peu le rouge au front qu'on se passe le mot : "Maître Pezest nous a appelés à voter Maidevet !" On se demande bien ce qu'en penseront les électeurs qui avaient choisi l'avocat marseillais dissident contre l'homme fort du Parti Socialiste qui se pique d'intelligence économique."



À la gauche, donc, c’est l’union désaccordée. Nos lecteurs imagineront sans peine l’amertume de Monsieur de Guindet lorsqu’il apprit que, contre tout espoir, et malgré les premières admonestations du Président Gueyriny, il allait devoir céder sa place au jeune Monsieur Maidevet-Dovesquit. Monsieur de Guindet, avait été transporté par les premières rumeurs et la réaction première du Président Gueyriny. Il se voyait déjà Marquis à la place de la Marquise. Son air débonnaire, sa sagesse, son grand âge, forçaient au respect et incitaient l’électeur à porter ses suffrages sur la liste bonhomme qu’il aurait menée de son pas chaloupé si connu de Plassans.
Mais là encore, le sort en a décidé autrement. Il était écrit que l’ancien adversaire du Vicomte de Salford n’allait pas le retrouver dans ces élections-là. Et que malgré ses assurances à la Marquise de mener campagne propre, Monsieur de Guindet devait, de toute évidence, se faire à l’idée qu’il venait de se faire damer le pion par Monsieur Maidevet-Dovesquit – qui finalement partage avec Monsieur de Gensanat un goût prononcé pour l’efficacité.

 

 

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Notre document : "Monsieur de Guindet, après avoir appris que Monsieur Maidevet était finalement désigné tête de liste : il se rend immédiatement au chevet de la fédération locale du Parti Socialiste."


Monsieur de Peresty quant à lui multipliait les audiences. On savait que Steven Salford ne le rejoindrait pas : ce dernier avait déclaré dans « Le Petit Provençal » que les « mille-feuilles politiques » n’étaient pas une bonne idée. Le philosophe pâtissier a dû apprécier en connaisseur la comparaison avec la liste « Filiation Plassans » – M. Salford entendait-il que de cette pâtisserie à superposition M. de Peresty était le glacis de sucre glace ou de fondant ? Métaphore sucrée pour une aventure qui n’en laissa pas pour autant un goût amer en bouche du trio de tête de « Filiation Plassans », qui devaient in fine montrer leur désaccord originel en se séparant aussi ouvertement en ces chaudes journées de juin 1909 : on le sait, M. de Peresty rencontra M. Maidevet-Dovesquit (qui pourtant ne le porte pas dans son cœur) dans l’espoir de former front contre la Marquise ; Monsieur de Gensanat cherche encore sa voie et semble se rallier… à l’idée de ne pas « partir » sauf pour susurrer des appels à voter pour la Marquise ; et Monsieur de Salford, on le sait, fait liste à part, pour ne point perdre l’avantage de cette remise en selle inespérée. Ainsi, Monsieur de Peresty n’avait toujours pas fait connaître de liste complète, ni même de programme, tout comme Monsieur  Maidevet-Dovesquit, car… leur seul programme semblait être pour le moment : « Que faire pour contrer la Marquise », programme dont les Plassanais n’avaient cure, car il était important de savoir pour qui voter et non contre qui voter.

 

 

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Notre document : "En 1909, M. de Salford reconnaît que la pâtisserie de M. de Peresty n'était pas une bonne idée. En 1908, la chère semblait pourtant bonne, à la table de Peresty, et la recette prometteuse... Après la déconfiture du Modème et de Monsieur de Bailleroux, dirigeant de ce parti,  comment penser autrement, à présent, quand on est homme efficace comme le Vicomte ? Il est  temps en effet, aujourd'hui, pour M. de Salford de se tourner vers un parti plus séduisant : le sien !"



Monsieur Castreneuf, jadis rallié à Monsieur Pezest, se réservait. Il faisait des audiences aussi, écoutait, réfléchissait. On le voyait le front soucieux, absorbé par d’intenses pensées et calculs. Il avait certainement rencontré Monsieur de Peresty mais nul ne savait ce qui était ressorti de leurs discussions. Depuis sa retraite, Lucien Castreneuf était l’observateur vigilant de la vie politique. Plus actif cependant que Monsieur de Guindet (avec lequel on ne pouvait le confondre), il attendait, tissait patiemment sa toile. Ses amis attendaient sa décision avec ferveur et parfois espoir ; ses adversaires redoutaient sa réponse. Il aurait pu mener campagne, préparer sa propre liste, si les élections n’étaient pas aussi coûteuses et la possibilité de se présenter confisquée par le pouvoir de l’argent.

Après ce bref tour des édiles locaux, il nous faut bien reconnaître que, parmi les opposants les plus renommés, les plus redoutés et un tant soit peu crédibles de la Marquise, seul le Vicomte de Salford avait avancé véritablement ses pions en ce huitième jour – des pions certes bien incertains – sur l’échiquier plassanais.

C’est qu’en effet dès le début de cette affaire, notre Vicomte international cherchait à tirer parti de ce bras de fer juridique dont il était sorti vainqueur, faut-il le rappeler, par la bonne grâce de la plus haute instance de l’Etat. C’est ainsi qu’ayant établi ses quartiers généraux en son restaurant « sur le pouce » de la Route du Gars-Lisse, il battit le rappel de ses alliés, auxquels il promit sans doute bonnes places, puisqu’il parvient en un temps record à constituer une liste – qu’il présentera en fin de cette semaine en ce même petit restaurant. Un tract de son cru aurait même été diffusé, à l’intention des Plassanais qui n’auraient pas encore eu connaissance de sa bonne fortune. Combien de rassemblements avait-il déjà organisé pour réunir ses fédérés ? Le Vicomte était donc bien en finances, pour pouvoir ainsi se payer le luxe d’une campagne tout aussi « sur le pouce » que le restaurant dont il semblait le patron. Efficacité semble le maître mot de ces campagnes nouvelles.

 

 

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Notre document : "La route du Gars-Lisse : un espace décidément stratégique pour M. de Salford, qui y concentre toutes ses énergies."


Pendant ce temps, la Marquise demeure silencieuse. Pourquoi diable laisse-t-elle ainsi autant ses adversaires occuper l’espace public ? On ne sait. Espère-t-elle les laisser s’essouffler avant le combat véritable, s’épuiser en dérisoires efforts de communions chimériques ? Toujours est-il que l’ennemi occupe les premières pages des gazettes, tandis que notre Marquise se fait rare, pour l’heure, se bornant à quelques discrets commentaires dans les feuilles locales. La presse nationale, quant à elle, ne donne guère écho aux mésaventures de Madame de Joie-Ceinte, qui pourtant a charge de député. Les échotiers resteraient-ils sourds à ses malheurs ? Afin qu’une telle injustice ne soit pas commise, « Les Frelons » se proposent, dans les jours à venir, de faire avec ses lecteurs le bilan des années où Madame de Joie-Ceinte fut bourgmestre de Plassans. Notre journal évoquera évidemment, en parallèle, son programme (qui devrait, en toute logique, être le même que celui de 1908, puisque la Marquise entend poursuivre son mandat férocement interrompu tel qu’elle en avait le dessein en 1907), et celui de ses rivaux.

15.06.2009

Dernière minute

Dernière minute. Par le télégraphe vient de nous parvenir, en la rédaction des "Frelons", une importante nouvelle (qui reste à confirmer) : les dates des élections de 1909, fixées les 12 et 19 juillet, ne seraient pas définitives.

Attendons la confirmation des institutions pour être certains, mais une échéance plus lointaine permettrait de toute évidence une campagne plus longue, plus propre et surtout plus respectueuse des citoyens de Plassans.

 

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Notre document : "Pied de nez à ceux qui voulaient organiser des élections à la va-vite, en l'absence estivale des citoyens de Plassans ? Les dates des élections de juillet ne seraient pas définitives. On espère que cette nouvelle ne soit pas une rumeur de plus."

Cinquième jour (2)

Le cinquième jour des terribles événements politiques qui secouent actuellement le Pays de Plassans, déjà traité dans notre précédente livraison, fût également consacré aux deux opposants de la Marquise de Joie-Ceinte, qui firent les honneurs du « Petit Provençal ».


Il y était indiqué, dans deux belles pages se faisant miroir, que M. de Salford fourbissait ses armes dans le même temps que sa liste, qu’il présentait seul, cette fois, tandis que M. de Gensanat, son alter ego dans l’opposition à la Marquise, « cherchait sa voie », entre la fidélité à M. de Peresty, la fidélité à ses idées, et la fidélité aux directives de son mentor, le vénérable bourgmestre de Marseille, Jean-Claude Grondin.

 

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Notre document : "En 1908, Monsieur de Gensanat cherche sa voie..."

Des idées, Monsieur de Gensanat n’en manquait jamais ; de directives non plus. La fidélité n’étant pas la notion qui lui seyait le plus, il lui préféra comme à son habitude l’efficacité.
C’est donc en toute efficacité que le jour du départ de la Marquise, il officia et célébra, le dernier, le mariage d’un couple de Plassanais. Avec la même efficacité, il sembla plutôt tendre, le même jour, pour la discrétion. Après le mariage, où il arbora sa plus belle liquette et sa belle écharpe d’élu (qu’il dut sans doute remettre à la fin de la cérémonie), il s’éclipsa devant les alliés de la Marquise qui commençaient d’arriver en nombre sur le parvis de l’Hôtel de Ville.
C’est la même efficacité qui devrait conduire le bonhomme, selon les rumeurs, à soutenir souterrainement la Marquise, tout en se voyant interdire par la même de revenir aux affaires – du moins ouvertement. La Marquise en effet n’entendait pas qu’on la soupçonne de laxisme avec ceux qui l’avaient jadis trahie.

C’est, qu’en effet, il faut ici faire un peu leçon d’Histoire, je le crains, pour les oublieux et ceux qui ne connaîtraient pas le passé immédiat de notre bonne ville. Notre article en date d’hier avait été intégralement consacré au choc que fut pour toute une population aimante le départ de la bonne Marquise. Il convient aujourd’hui non seulement de parler de l’actualité mais de revenir sur hier.

Évoquer donc ces deux opposants, amis d’hier, et peut-être ennemis d’aujourd’hui – en tout cas adversaires. D’abord, celui qui a traîné l’infortunée Marquise devant les tribunaux ; celui dont la procédure de recours à conduit à l’annulation que l’on sait. Ensuite, celui qui avait traîtreusement tenté de la devancer en 1906 et qui avait proposé, avec son cercle de réflexion les « Manufactures de demain », aux habitants de Plassans d’emprunter une autre voie que celle de la Marquise, à savoir : la sienne. Il s’agit évidemment, respectivement, du Vicomte de Salford et de M. Brunheau de Gensanat.

 

 

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Notre document : "En 1906, Monsieur de Gensanat à la recherche d'idées pour Plassans, pendant l'épisode malheureux des "Manufactures de demain"."


Le premier étant l’actuel vice-consul du Malagawi, lointaine contrée d’Afrique où nous avons encore des intérêts nationaux ; le second, étant un farouche conseiller échevinal d’opposition élu en 1908 (mais nécessairement démis en même temps que la Marquise et ses alliés), et toujours conseiller départemental du Président Gueyriny.

Le divorce de la Marquise et de ses deux anciens partenaires est né donc de l’épisode resté fameux dans les annales des « Manufactures de demain ». Ce club de réflexion, les habitants de Plassans avaient pu le découvrir un matin de 1906, sur les placards de la ville. Le conseiller de Gensanat avait en effet, sur la cassette de son parti politique (qui était pourtant celui de la Marquise), préparé et organisé une vaste consultation populaire dont le but était la réflexion sur l’avenir de Plassans. Ne pouvait-il réfléchir seul à ses destinées ? Toujours est-il qu’il songea benoîtement faire appel au peuple pour penser avec lui la ville dans les années d’après la Marquise. Une forme de « démocratie participative » avant l’heure, dont Marie-Ségolène Royale, candidate malheureuse à la présidence nationale, fut le chantre… en 1907. Mal en pris à M. de Gensanat : la Marquise fut fort marrie de découvrir, en même temps que son peuple, les ambitions de Monsieur de Gensanat ainsi affichées au grand jour et à travers la ville.

 

 

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Notre document : "En 1906, les habitants de Plassans découvrent, médusés, les premières affiches portant le noble visage de M. de Gensanat : il s'agit d'une invitation à penser avec lui en ses "Manufactures de demain"..."


Ce club de réflexion ne paraissait guère orthodoxe à la Dame de Plassans, qui devinait plutôt là-dessous un complot visant à lui ravir l’Hôtel de Ville en 1908 (puisque les élections de 1907, par goût de l’Etat, devaient être repoussées d’un an pour ne point coïncider avec celles de la présidence nationale). La réaction de la bonne Marquise ne se fit point attendre : elle jeta l’opprobre sur Monsieur de Gensanat et à Monsieur de Salford, qu’elle savait proche ami du premier, en même temps que son éminence grise, et leur retira dans le même temps délégations et pouvoirs.
M. de Salford régnait sur un bureau dont plus rien ne sortait, il faisait des inaugurations de salons de petits chiens, tandis que M. de Gensanat, de son côté, ruminait les plus sombres pensées et ne devait le sourire qu’au soutien indéfectible de M. Grondin.

Vint le temps de l’opposition pour les uns, et de la chasse aux sorcières pour les autres. Les « Manufactures de demain » ayant fait chou blanc, les deux élus amis d’hier devenus des rivaux, la Marquise fit chercher par ses gens tous les lieux où l’on soutenait les comploteurs.

Des officines amies du Vicomte, subventionnées par la Ville et par le Pays de Plassans, se révélèrent des nids d’espions au profit de M. de Salford. Les gens de la Marquise mirent tout en œuvre pour briser les velléités de résistance avant que la campagne de 1908 ne soit lancée. Il ne fallait pas que M. de Salford puisse compter sur ces bases arrières et ces amitiés, en cas de candidature hostile à la Marquise. Et puis c’était, pour Madame de Joie-Ceinte et ses gens, une manière de justice : des pratiques étranges étaient subodorées dans ces officines ; il fallait couper le mal à la racine. Ce qui fut fait.

 

 

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Notre document : "En 1906, le beau temps de la politique est terminé : le Vicomte de Salford en pleine tempête ; il affronte, quasiment seul, les foudres de la Marquise. Fort heureusement, il pourra compter sur son ami d'alors, M. de Peresty, pour trouver un abri électoral sûr."


La Marquise frappa moins durement Monsieur de Gensanat, qu’elle laissa présenter sa candidature, sous ses couleurs, en 1908, au poste de conseiller départemental. Elle aurait pu lui opposer un candidat de son cru, mais elle laissa, magnanime, M. Brunheau de Gensanat se présenter et reconquérir son siège de conseiller. M. de Gensanat devait lui en être reconnaissant. Sans doute est-ce pour cette noble raison et en souvenir des amitiés d’antan qu’il ne fût pas un farouche opposant aux séances de conseils échevinaux successifs de 1908 à 1909, lorsqu’il fut élu d’opposition, face aux soutiens majoritaires de la Marquise. À l’opposition frontale, le conseiller préférait l’efficacité, toujours, de la discrète réfutation.
Pourtant en 1908 M. de Salford et M. de Gensanat s’allièrent tous deux à l’ennemi de toujours, Monsieur François-Xavier de Peresty, qui opta dès les premières semaines du fameux « Pacte-à-Trois », pour une opposition fauve et implacable. C’est donc sur sa liste « Filiation Plassans », orientée au centre de l’échiquier politique national (mais pas local), que se retrouvèrent les compères Salford et Gensanat. Curieux attelage que celui de cette liste de 1908, que l’on escompte retrouver en 1909.

En effet, « Le Petit Provençal » du jour nous apprend que Monsieur Maidevet-Dovesquit, que le parti Socialiste a finalement choisi contre Monsieur de Guindet (information sur laquelle nous aurons tout loisir de revenir dans un prochain numéro des « Frelons »), a rencontré M. de Peresty pour discuter de l’avenir de leurs alliances et s’unir contre la Marquise. L’union n’est pas certaine, mais au moins ces deux éminences en auront discuté. M. de Peresty a en effet fort à faire des désaffections au sein de son propre parti, en déliquescence depuis de récentes affaires européennes, et au fort de son ancienne liste (M. de Salford et M. de Gensanat ne repartant plus avec lui, pour les raisons évoquées plus haut). Les Défenseurs de la Nature, qui ont connu, eux, de récents succès électoraux, présenteront leur propre liste, sur papier recyclé. Elle permettra aux amoureux de Mère Nature d’avoir l’illusion que le patrimoine naturel de Plassans sera préservé grâce à ces vigilants des bouleversements climatiques qui durent depuis la première Révolution industrielle.

 

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Notre document : "Coup de tonnerre dans l'entourage d'André de Guindet : on apprend la fâcheuse nouvelle : Monsieur Maidevet-Dovesquit sera la tête de liste socialiste. "

 

Curieusement, dans toutes les bouches de ces opposants, il n’est que rarement question de Plassans, mais toujours de contrer la Marquise. Tant et si bien que cela semble leur seul programme. Mais nos lecteurs ne seront pas étonnés, car ils ne connaissent, en pays de Plassans, que trop bien l’adage : « les ennemis de mes ennemis sont mes amis »…

13.06.2009

Cinquième jour

Scènes de liesse populaire dans Plassans, vendredi en fin d’après-midi. Alors que la délégation du Préfet était attendue d’un pied ferme par la Marquise de Joie-Ceinte, en l’Hôtel de Ville, une foule nombreuse, joyeuse et bigarrée s’amassait sur le parvis. Des visages connus, des anonymes, Plassans d’en-bas, d’en-haut... Les alliés de la Marquise, élus d’hier et candidats de demain, étaient évidemment présents, pour la soutenir dans cette cruelle épreuve. Puissants, misérables, ambitieux, amis désintéressés… tous étaient venus pour acclamer la Marquise et lui assurer leur secours. Tous ? Quelques agitateurs étaient tout de même présents, en marge de la manifestation de soutien informelle, avec la ferme intention de huer Madame de Joie-Ceinte dès sa sortie de l’Hôtel de Ville. De jeunes anarchistes, aisément reconnaissables, dans la foule des admirateurs de la Marquise, à ce qu’ils étaient vêtus de noir, mal rasés et avaient des couteaux entre les dents. Ces détails ne trompent pas, et on pouvait craindre une bombe incendiaire, un attentat contre la République… mais rien de tout cela n’eut lieu. Les fomenteurs se bornèrent à quelques sifflets et huées, rapidement couverts par des acclamations qui provenaient des admirateurs, beaucoup plus nombreux.

 

 

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Notre document : "Détail particulièrement touchant : de tous ses effets, la Marquise n'emporte, de l'Hôtel de Ville, que son tableau représentant le village de son enfance."


Admirateurs, opposants… Il y avait également des curieux et des observateurs neutres. Certains ne savaient même pas pour quel étrange événement on se pressait en masse devant l’Hôtel de Ville. Il fallut les mettre au courant du terrible événement. Ô vanité ! ô néant ! ô mortels ignorants de leurs destinées !


Ô jour désastreux ! ô jour effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame la Marquise s’en va ! Madame la Marquise est partie ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille politique ? L’émotion était grande, ce vendredi sur le parvis.

On pouvait cependant retrouver, près des fontaines, les jeunes alliés du Vicomte de Salford, simples observateurs passifs, vigilants. Certains amis de M. de Salford firent également une brève apparition, mais ne restèrent pas, car la foule commençait de s’amasser ainsi que les journalistes et les daguerriens. Sans doute craignaient-ils qu’on ne les surprenne, dans les feuilles du matin, sur les clichés, en compagnie des adulateurs de la Marquise ?
C’est que le moment était historique et la presse dans son entier venait « couvrir » l’événement – ainsi que l’on dit dans le métier.

 

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Notre document : "Dans la foule circulent déjà les premiers tracts de la nouvelle campagne. Incorrigible, M. de Peresty a ouvert le feu avec une première salve que découvrent les passants médusés : il met en cause nommément la Marquise dans l'affaire des propos infâmants de 1908, au grand dam de ses admirateurs de 1909 !"


Soudain, la foule se resserre, les pleurs cessent, les applaudissement commencent : Madame la Marquise fait sa sortie. Elle se dirige vers la calèche qui l’attend. Les chevaux sont nerveux, la foule est trop nombreuse, empêche La Marquise de les rejoindre par ses embrassades, ses cris et ses vivats. La Marquise pleure, mais elle est brave. Le moment est, il faut le reconnaître, émouvant. Elle embrasse, attrape des mains, les gens veulent la serrer contre elle. C’est tout un peuple à qui on a volé son bourgmestre qui pleure ce soir. Les invectives des opposants, au loin, n’y font rien : ce qu’on entend, depuis la calèche et les chevaux qui s’affolent, c’est la liesse populaire, les fervents de la Marquise qui l’accompagnent, comme pour un dernier voyage. Elle se représente pourtant devant le peuple ; dès lundi, le combat recommence, mais le camouflet est sévère et le résultat n’est pas gagné d’avance, car l’adversaire fourbit ses armes en secret.

 

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Notre document : "L'émotion est grande quand la Marquise quitte l'Hôtel de Ville, et fait ses adieux au personnel, aux fidèles. Au loin, des vivats, des éclats de voix, le peuple est aux portes de l'Hôtel de Ville. Des enfants s'avancent timidement, que la Marquise enlace spontanément."


Le Baron Chauraud protège la Marquise, il la serre, comme un garde de sécurité le ferait, il la défend de la foule, pourtant amicale, mais dont la masse effraie. C’est lui qui lui permet de monter dans la calèche qui part maintenant, non sans difficulté, vers un asile secret où la Marquise pourra se remettre, pour une nuit agitée sans doute, des terribles événements du jour. Lundi, il faudra battre la campagne ; les ennemis sont nombreux et guettent. La Marquise a pu l’entendre dans les lointains du parvis : ces agitateurs sont révélateurs d’une forte opposition, d’un mouvement de rejet. La victoire n’est jamais acquise, on le sait, et plus encore depuis ces annulations. Mais alors qu’elle quitte l’Hôtel de Ville, où désormais elle et ses alliés n’ont plus rien à faire, la Marquise se prend certainement à songer.


Mais et les anciens élus et les peuples gémissent en vain ; en vain Monsieur, en vain le Baron Chauraud même tient Madame serrée par de si étroits embrassements. Alors ils peuvent dire l'un et l’autre, avec saint Ambroise : Stringebam brachia, sed jam amiseram quam tenebam : "je serrais les bras ; mais j'avais déjà perdu ce que je tenais".

 

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Notre document : "Pendant ce temps, le Vicomte de Salford prépare sa liste et sa première soirée électorale dans le restaurant "sur le pouce" de la Route du Gars-Lisse. Retiré dans le calme d'un lieu saint proche de son domicile, pendant quelques heures de méditations avant la réunion politique, c'est contrit en de dévotes pensées qu'il aiguise ses arguments électoraux. La campagne sera propre, promet-il à son saint patron, auquel il voue la prochaine élection. Dieu ne permettra pas une nouvelle infâmie dans la bonne ville de Plassans."

12.06.2009

Quatrième jour

La bonne ville de Plassans, frappée du séisme électoral que l’on sait, sourd depuis quatre jours maintenant de mille bruits de couloirs provençaux, d’allées ancestrales et de bonnes feuilles comme de mauvais mots. Alors que la Marquise de Joie-Ceinte n’a pas encore quitté l’enceinte de l’Hôtel de Ville, les prétendants à la place du bourgmestre de notre cité se multiplient.

Tant et si bien que le President Gueyriny, qui se fit recaler en 1908 aux élections de Marseille face au bourgmestre sortant Jean-Claude Grondin, décida de mettre bon ordre dans son camp. Assurément, les ordres venaient de très haut pour que le parti du Président Gueyriny ne se perde pas en vaines divisions et en querelles d’ambitions.

 

Mais les Socialistes, dont le Président Gueyriny et ses troupes se disaient d’être, n’ont pas ravi immédiatement la couverture médiatique à la majorité déchue. Les deux premiers jours de la terrible découverte, c’est bien la Marquise, ses alliés, ses opposants internes qui étaient en premières pages des feuilles locales – y compris le Vicomte de Salford, qui était tout de même à l’origine de cette brusque accélération de l’Histoire de Plassans.

 

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Notre document : "Intenses tractations entre hommes politiques de tous horizons. Ici M. de Peresty rencontre un ancien membre de la Liste de Maître Pezest pour discuter des éventuelles alliances en vue de renverser définitivement l'infortunée Marquise."


C’est que les rumeurs couraient vite sous les platanes et à travers les pollens qui continuaient encore, dans ce début d’été déréglé, de voler dans les ciels de Plassans.

Les rumeurs portèrent d’abord sur le Baron Chauraud, que les lecteurs connaissent comme le premier Conseiller de la Marquise, propriétaire de nombreux sanatoriums et titulaire des responsabilités urbatecturales au sein de la Ville. Le Baron Chauraud, selon ces bruits, ne serait pas sur la nouvelle liste de la Marquise de Joie-Ceinte. Pour quelle étrange raison ? Le Baron avait pourtant signé le fameux Pacte-à-Trois qui, en 1901, permit à la Marquise d’enlever l’Hôtel de Ville au Professeur de Picherasle qui en était le bourgmestre précédent. Mais Monsieur de Peresty l’avait aussi signé en 1901 – pour le déchirer d’un geste rageur peu de temps après, dans un de ces emportements dont ce professeur de philosophie a le secret. Signe que le Pacte-à-Trois, devenu Pacte-à-Deux, aurait très bien pu s’éteindre de lui-même, en cas de brouille entre la Marquise et le Baron. Brouille dont certains, y compris dans les rangs de la Marquise, se faisaient l’écho, longtemps avant les premières fuites de l’annulation de lundi.

 

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Notre document : "Gare aux oreilles indiscrètes ! La Ville redevient nid d'espions le temps de l'élection nouvelle. C'est ainsi que les rumeurs se propagent. Sur notre document, un indigent, espérant le succès de la Marquise pour obtenir un emploi salarié à la Ville, espionne les politiques qu'il croise sur son chemin. Ici, le bonhomme écoute les  propos de Steven Salford au salon de thé "Les jours heureux", où le Vicomte a ses habitudes."


Lundi prochain donnera la liste, que la Marquise et ses troupes, déjà en ordre de marche, présentera pour la reconquête de Plassans. Gageons que le Baron en sera. Cet homme généreux, efficace mais redoutable en affaires, ne saurait manquer à l’équipe que la Marquise entend immédiatement remettre en place, sitôt les nouvelles élections gagnées. La reconquête passe par le Baron Chauraud, mais peut-être par de nouvelles conditions à un Pacte-à-Deux renouvelé. C’est une supposition, que les chroniqueurs de notre journal, « Les Frelons », se permettent d’avancer.

Revenons aux socialistes, ou plutôt aux radicaux-socialistes, car c’est bien ainsi que le temps les nomme. Quelques jours d’attente et les véritables listes seront connues. Mais pour l’heure, d’autres rumeurs prêtent à Monsieur de Guindet la candidature des radicaux-socialistes.


Cette candide candidature avait pour positif que le bonhomme Guindet faisait consensus auprès de la population mais surtout auprès des politiciens de son bord, qui, tout occupés qu’ils étaient à recompter les voix de l’une ou l’autre élection interne de leur groupe, ne savaient plus reconnaître un candidat du terroir d’un homme d’affaire parisien.

 

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Notre document : "André de Guindet se réchauffe aux douces paroles du Président Gueyriny. Le nouvel ancien homme fort de la Gauche de Plassans enfin adoubé. Le vieux sage, devant sa soupe à la grimace socialiste, promet à la Marquise que le combat se fera dans l'honneur et le respect. "


L’avocat Pezest, candidat non-inscrit de 1908, qui venait de Marseille, fût quant à lui gentiment invité par le Président Gueyriny à ne point venir troubler les gens de Plassans. Il était en effet peu envisageable qu’en 1909 lessocialistes rejouassent les élections de 1908, en étant encore plus nombreux à se partager le gâteau de la Gauche, qui s’était quelque peu émietté entretemps – les desserts fondent vite sous les chaleurs provençales.

 

Du côté du Vicomte de Salford, on fourbissait ses armes. Le Vicomte, en effet, n’entendait pas laisser sa procédure victorieuse aux autres sans en récolter les fruits. Qui avait les premières pages des journaux ? La Marquise, qui se disait blessée dans son honneur, mais aussi « les autres », ces fameux, qui allaient retirer tout le miel de ces éprouvantes batailles juridiques, menées, elles aussi, « pour l’honneur ». Salford était cité beaucoup plus tard, à l’intérieur des articles. Les « autres » ne devaient pas lui voler la vedette.

 

Son noble visage apparut d’abord dans les feuilles d’informations dans des daguerréotypes de jadis, aux côtés de la Marquise, également en joie. C’était l’époque du Pacte-à-Trois, Salford soutenait la Marquise, qui le lui rendait bien. Le « temps du bonheur » précisa le journal « Le petit Provençal ». Salford bourbit ses armes à l’heure où nous mettons sous la presse. Vendredi, il réunit ses derniers fidèles dans un restaurant des faubourgs et dévoilera son plan d’attaque. Nous reviendrons sur ses griefs à la Marquise, mais pour l’heure il semble que le Vicomte prépare sa propre liste pour emporter l’Hôtel de Ville.

 

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Notre document : "Le Vicomte de Salford à la recherche de ses alliés dans la nouvelle bataille électorale qui s'annonce. Il réunit ce vendredi ses fidèles dans un petit restaurant "sur le pouce" de la Route du Gars-Lisse."


Aurait-il été abandonné par M. de Peresty ? Celui-ci, aux dernières rumeurs, se rallierait à une liste unique, sorte de comité de salut public électoral, pour barrer le passage à la Marquise, sa famille et ses alliés d’hier. Faut-il que cette noble dame inquiète tant nos sourcilleux politiciens pour que tant de voix s’élèvent contre elle ! La Marquise ne souhaite que le bien de son peuple – pour lequel elle n’a pas hésité à conquérir également la députation, poste qui lui demeure encore, et que nul recours, Dieu merci ! n’est venu lui retirer. C’est pour son peuple et pour ses gens qu’elle se battra, à nouveau, dès lundi – même si elle a certainement pris un peu d’avance, grâce aux hautes intercessions dont nous nous faisions l’écho dans notre précédente chronique.

Vendredi, à cinq heures de l’après-midi, dans la fraîcheur qui commencera de gagner la ville, encore sous la somnolence de la traditionnelle sieste politique locale qui a tendance à se réduire considérablement avec les changements de climats électoraux, vendredi, donc, la Marquise devra quitter l’Hôtel de Ville. La délégation préfectorale lui prendra le pouvoir, chassant une équipe qui a fait ses preuves.
« Les frelons », notre feuille, ne prendra nulle position pendant la relation de ces événements. Mais notons déjà plusieurs choses. D’abord, la Marquise ne méritait pas le sort injuste qui lui a été réservé par ce sort cruel qui s’acharne à nouveau sur elle et sur les siens. Tout occupée qu’elle était à gérer ses affaires en Pays de Plassans, la Marquise de Joie-Ceinte n’a pas vu venir les méchants qui souhaitaient tous lui soustraire son siège, plus tôt que prévu ! Elle a laissé les revanchards lui ravir sa victoire d’épuisantes courses juridiques en effets d’annonce. Cela crée un précédent, car la Communauté de Communes se retrouve amoindrie et la marche de la Ville, arrêtée. Les nouvelles élections coûteront au contribuable une forte somme.
Un ancien élu local, toujours actif sur le front de la vilaine opposition à la Marquise, M. de Castreneuf, a écrit dans la feuille qu’il dirige : « Pour laver plus blanc, il ne faut pas laver plus gris. » Nous serions tenté de rajouter : « Et pas avec n’importe quelle lavandière ! » Car certaines belles que nous voyons en première pages des journaux, ces jours-ci, aux mains comme des battoirs, pourraient réduire à peau de chagrin le drap de la Ville que certains souhaitent laver.

Nous avons beaucoup parlé de rumeurs. Observez cependant que dans notre chronique du jour, immanquablement, nous nous sommes fait l’écho desdites rumeurs. Espérons que les jours prochains viennent en confirmer certaines, réduire à rien les autres, pour la bonne marche des élections nouvelles.

 

 

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Notre document : "Il va falloir repartir en campagne, et battre le pavé de quartiers où la main du candidat n'a encore jamais mis le pied ! Ici, les membres d'une liste indéterminée découvrent des quartiers excentrés de la ville."

 

09.06.2009

Premier jour - Annulation des élections

Qui ne connaît Plassans ? La "belle aux eaux crépitantes" a été popularisée par des feuilletons de mon confrère Zola, qui y a vécu et s'en est inspiré pour créer la ville imaginaire d'Aix-en-Provence dans ses romans La Conquête d'Aix-en-Provence, Le Docteur Pascal, ou La Fortune des Rougon. Plassans est également célèbre dans l’Europe entière pour ses calironds, délicieuses friandises de pâte de melon confit et d’amandes broyées, nappées de glace royale. Plassans est aussi renommée pour son goût de l’art lyrique et des récits en estampes – auxquels j’ai, pour ma part, la faiblesse de préférer l’opérette, genre résolument moderne honteusement délaissé par les pouvoirs publics depuis bien des décennies. Mais voici que je perds déjà le fil de ma pensée – et mon lecteur avec.


Plassans est surtout une ville qui a traversé l’Histoire de la Provence. Des Comtes, des Rois, des Maires s’y sont succédé, des campagnes, des batailles, des épidémies et de bien nombreux fléaux politiques… La liste serait trop longue et ce n’est pas encore le lieu ni le moment de faire une leçon d’Histoire de cette Ville vénérable.
Plassans est tristement connue dans toute la France, et jusque dans certaines contrées d’Europe, pour ses particularités politiques. Plus que partout ailleurs, les édiles de ce pays se livrent à de curieuses et violentes joutes électorales, qui reviennent à intervalles réguliers, comme la grippe ou le mildiou, et finissent immanquablement par diviser les citoyens, médusés devant tant de bassesses et de querelles étalées sur la place publique et les premières pages des quotidiens.


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Notre document : "Entre deux élections, Plassans est tout de même une cité riante où les enfants, innocents électeurs de demain,  peuvent prendre le temps de contempler les beautés du patrimoine millénaire de l'ancienne co-capitale de Provence (ici le massif de Sainte-Victoire, rendu célèbre par les peintures modernes de l'artiste Cézanne)."


Pendant ces luttes que l’on dit démocratiques, le bon peuple souverain, appelé aux urnes et à l’arbitrage de ces improbables règlements de comptes, assiste impuissant à de multiples batailles rangées d’états-majors. Ces élections s’achèvent souvent dans un joyeux désordre et n’apportent pas grand-chose, in fine, à la ville elle-même – excepté de multiples et successives défigurations urbatecturales, qui en font, en 1909, au moment où j’écris ces lignes, une ville de bric et de broc à laquelle le dernier bourgmestre en date, la Marquise de Joie-Ceinte, aura désespérément tenté de redonner noble figure.

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Notre document : "A Plassans, les enfants s'enfuient lorsqu'ils rencontrent un homme politique en campagne. Ici, deux écoliers se réfugient dans les hauteurs d'un platane face à un candidat de la droite modérée (oxymore) qui souhaitait leur distribuer un tract."


Mais venons-en à l’actualité la plus brûlante, celle qui a conduit la revue « Les Frelons », que j’ai l’honneur de diriger, à commander cette chronique de nouvelles élections. Celles de mars 1908, qui avaient vu la victoire de la Marquise de Joie-Ceinte, ont en effet été annulées par le Conseil d’Etat. De nombreux recours, déposés par l’ancien échevin de la Marquise, le Vicomte de Salford, ont finalement porté leurs fruits, et les élections désignant le bourgmestre de Plassans ont été tout simplement annulées, un an et mèche après avoir été gagnée haut la main par la Marquise.

 

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Notre document : Un de ses fidèles lieutenants présente à l'ancien élu Steven Salford, pendant la campagne de 1908, l'un des tracts qui offense gravement son honneur. Pour lui, pas de doute : le coup bas provient des fidèles de la Marquise. Il faut contre-attaquer, mais comment ? Ce n'est qu'après la défaite que viendra l'idée de déposer un recours. Le plus vite possible !


Le Conseil, autorité supérieur, a estimé dans un arrêt rendu public en ce triste jour de juin 1909, que des attaques avaient été dirigées contre le candidat malheureux aux élections de 1908, François de Peresty, conduisant la liste « Filiation Plassans ».
Ces attaques, sous forme de libelles chantées dans les tavernes de la ville, propagées par des tracts, des petits placards insidieusement disséminés à travers la ville, ont revêtu un caractère exceptionnellement violent. Il y avait dans ces écrits et ces modernes mazarinades des propos et des insinuations d’une nature et d’une gravité peu admissibles.
Pour le Conseil, ces attaques, courageusement anonymes, selon la coutume locale, ont constitué une manœuvre qu’il n’a pu être possible de mettre de côté. Selon les sages du Conseil de l’Etat, les chansons et les textes mordants propagés dans la ville on été de nature à fausser le résultat du scrutin de 1908.



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Notre document : "De jeunes âmes de Plassans découvrent pendant la campagne de 1908 l'odieux tract mettant en cause l'honneur du Vicomte de Salford. Effarement dans la bonne société de la ville. Qui a pu produire d'aussi odieuses calomnies ?"


Plassans, notre bonne ville, en ce 8 juin 1909, aura donc connu la quatrième annulation de l'élection du bourgmestre de son histoire récente. D’après les textes de loi, il sera signifié à la Marquise de Joie-Ceinte, dans la semaine, la fin prématurée de son mandat. Un collège échevinal, mandé par le Préfet de Marseille, viendra prendre les clefs et le contrôle de la Ville, qui sera sous sa tutelle. Le collège de sages qui dirigera ensuite les affaires courantes, en l’absence de bourgmestre légalement élu, ne remettra les clefs et les pouvoirs qu’au nouveau bourgmestre, qui sera désigné après une courte campagne par le vote populaire, lors de nouvelles élections qui auront lieu d'ici trois mois, probablement en septembre. La Marquise de Joie-Ceinte a d’ores et déjà diligenté une enquête auprès des Cours de pays d’Europe alliés, car la manœuvre lui semble politique, et non juridique. Il semblerait que des ennemis de la République se soient insinué dans le collège du Conseil d’Etat, à seule fin de la contraindre à abandonner son poste. C’est tout une région qui est à la dérive, un gigantesque bateau devenu sans maître.

 

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Notre document : "La Marquise de Joie-Ceinte (à droite), en conseil de famille, reçoit de l'Huissier de l'Hôtel de Ville la terrible nouvelle : les élections qui l'ont consacrée en 1908 sont annulées par décision du Conseil d'Etat. Le poids des gros soucis se lit sur le visage de la famille de Joie-Ceinte. Mais la Marquise est impassible : la guerre contre les méchants, les revanchards et les jaloux doit reprendre. Dès demain."



La procédure en révocation de l'ancien adjoint d’origine galloise, Salford, qui a conduit à cette annulation, est nommé, comme nous l’avons dit, un « recours ». Nous reviendrons, dans ces colonnes, sur les événements de 1908 qui ont conduit à cette procédure et à l’annulation qui frappe aujourd’hui le paysage politique de Plassans. Toute la ville est dès ce matin sous le choc de la nouvelle, car notre bourgmestre avait remarquablement oeuvré pour la Ville et son départ prématuré, signe des temps, ôte un grand espoir de prospérité et d’affaires, car, sans le bourgmestre et les membres de son conseil échevinal, ce sont bien des projets qui tombent à l’eau et ne pourront sans doute pas être remontés.

Les nouvelles élections, qui devront se tenir dans un délai de trois mois, s'annoncent déjà mouvementées. (A suivre...)

 

 

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Notre document : "Après le camouflet infligé par le Conseil dEtat, la Marquise s'en remet à de plus hautes instances pour faire valoir son bon droit et demander la grâce d'une réelection triomphale bien méritée. Sera-t-elle entendue ? Car les menaces, nombreuses, planent sur Plassans et l'ennemi est toujours à l'affût de la moindre de ses faiblesses, au loin..."

 

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