23.07.2009
Quarantième jour
Nous étions dans la salle réservée à la presse et aux présidents de bureaux de vote, dimanche soir, muni de toutes les autorisations, grâce à la diligence d'une bonne amie protectrice des arts. C'est qu'il fallait être dans les lieux, là où tout allait se jouer : la trame et les dessous du drame qui devait prendre fin, après le long calvaire estival des uns comme des autres, candidats ou citoyens.
Notre document : "La place de l'Hôtel de Ville devait être vidée de ses terrasses, dimanche, dès 17 heures, pour permettre l'arrivée en nombre des calèches et des voitures des présidents de bureaux de vote. Sur notre document, le parvis commence à peine à se remplir à 17h30, et des badauds s'approchent, intéressés par l'issue du scrutin. Plus de la moitié des Plassanais, pourtant, n'ont pas pris la peine de se prononcer sur ce vote..."
La nuit fut longue, les décomptes complexes – l’enjeu était d’importance : la reconquête d’une ville, ou l’avènement d’un nouveau Prince. Les premiers chiffres furent rapidement connus. Les résultats définitifs furent plus longs à venir, et les candidats et leurs soutiens passaient de la terreur à la joie, l’un et l’autre sentiment étant dissimulés par superstition et peur de dévoilement.
Notre document : "Rue des Pausseurs, en début de soirée : l'ambiance est encore sereine. Dans la journée, les candidats parcouraient la ville, le front pourtant soucieux. Sentaient-ils déjà les premiers souffles du vent de la défaite ?"
Un officier de gendarmerie en retraite, en monocle et en habit, pronostiquait avec certitude : la Marquise ferait 52% et son adversaire 48%. Au début, on pouvait y croire – même si rue des Pausseurs, c’est l’inverse qui était cru, et que les premiers chiffres laissaient croire. À mesure que les chiffres changeaient, les partisans de la Marquise regardaient l’officier en retraite d’un œil torve. D’où venaient ses pronostics ? Mystère – la police royale n’étant plus habilitée à questionner les électeurs à la sortie des urnes, c’est après calculs personnels que l’on se passait les dits et pronostications.
Notre document : "Invention moderne et devenue si précieuse : le téléphone ! Un fameux colonel de gendarmerie en retraite, est resté suspendu au poste pendant toute la soirée, pour donner pronostics et résultats à travers tout le pays de Plassans ! Mais gare à la note !"
Mais bientôt, après des suées froides et des bouffées d’angoisse, tues dans le vin frais et les petits sandwiches abondamment fournis par la municipalité – enfin, par la délégation préfectorale qui en avait repris la charge –, le résultat n’offrait plus de doute possible : la Marquise de Joie-Ceinte avait reconquis son fauteuil. D’une courte tête, seulement, puisque cent quatre-vingt-sept voix séparaient sa liste de celle de Messieurs Maidevet, De Peresty, Guindet et Gayrerrat.
Mais elle avait gagné, c’était indéniable. On parlait déjà de recours du côté de la rue des Pausseurs. C’est d’ailleurs la coutume plassanaise. Ceux de nos lecteurs fraîchement établi au pays ne le savent sans doute pas, mais depuis 1878, en effet, les recours et annulations se succèdent en pays de Plassans, et les électeurs sont plus souvent appelés aux urnes qu’il ne conviendrait dans une monarchie constitutionnelle sereine telle que la nôtre.
La fusion-acquisition des amoureux de la Nature, du Mitan, des Radicaux-Socialistes n’aura donc pas réellement porté ses fruits. Le soutien même du Vicomte de Salford était pourtant acquis à la liste d’union : Monsieur de Salford avait appelé au « vote futile » dès le lendemain du premier tour. Que s’était-il donc passé ? En vain contre la Marquise toute une armada s’est liguée… et la Marquise n’a pas perdu, pour reprendre l’expression de Monsieur de Castreneuf.
Notre document : "Une rumeur parcourt la ville : on nous assure que des candidats importants de la liste d'union se seraient vertement tancés par d'autres éminences de la même liste, à l'issue du scrutin, devant leur score malheureux. Commérages que tout cela !"
Monsieur Maidevet ses troupes s’étaient calfeutrés rue des Pausseurs : une estrade et des grilles le protégeaient de ses admirateurs, alors que pendant toute la campagne, « l’atelier nouveau » faisait portes ouvertes. Les daguerriens qui étaient disposés en tous les lieux stratégiques de la ville l’étaient aussi dans la permanence de la liste d’union : ils ont pu saisir Monsieur Maidevet, se prenant la tête dans les mains, en apprenant sa si courte défaite. Tant d’espoirs placés en vain sur cette charge tant espérée, depuis si longtemps. Après tant de tentatives, tant de combinaisons, Monsieur Maidevet échouait encore ! Ah, ça ! On ne lui volerait pas la victoire, cette fois. Il entendait déposer un recours, de nouveau. L’ancien conseiller d’Etat en appellera, lui-même, au Conseil d’Etat, s’il le faut ! Il ne laissera pas un de ses lieutenants proposer des recours à sa place ! Il s’y attellera lui-même.
Dans la semaine, par voie de presse, il appellera même à témoin, pour rendre preuves de dysfonctionnements dans les bureaux de vote. L’affaire est trop importante : il faut battre le fer de la revanche pendant qu’il est chaud. Après deux élections, une troisième ? On peut l’espérer, pour la presse, d’abord, qui fait de belles ventes en de telles périodes, et aussi pour les imprimeurs, qui voient leurs chiffres d’affaires se développer : tracts, affiches, plaquettes… sont pour l’essentiel les armes des politiciens modernes, et tout ceci fait prospérer des commerces que le dégoût progressif de la lecture manquerait autrement de faire chuter dans les abysses économiques.
Notre document : "Par voie de presse, Monsieur Maidevet a lancé un appel à témoins. Toute la ville est appelée à jouer les détectives à rebours, pour trouver des preuves hypothétiques d'irrégularités dans les bureaux de vote. Sur notre document, un jeune avocat nécessiteux, qui espérait un poste auprès du bourgmestre Maidevet, erre dans la ville à l'affût d'une preuve, d'un témoignage susceptible d'être produit devant la justice."
Le plus dur commence maintenant pour la Marquise et ses soutiens. Continuer, reprendre des dossiers délaissés... Mais le coeur y est-il encore ? La chaleur de l'été n'a-t-elle pas épuisé les ardeurs et les patiences ? Le dégoût de l’action publique s’est-il installé chez nos gouvernants ? On espère bien que non, et la Marquise nous assura du contraire, dès ses premières déclarations publiques. Il faut aller de l'avant. D'autant que de nouvelles élections sont toujours à l’horizon, fussent celles du Conseil de Région – dont un avant-goût a déjà été donné, un jeudi soir de ce mois, avec la présence du cousin de Madame la Marquise, Hubert de Falcaud, bourgmestre de Toulon, qui sera, dit-on, tête de liste pour la Majorité aux élections de Région.
Immédiatement après les élections, un homme politique dont nous tairons le nom dit à l'un de nos enquêteurs que le plus difficile était, à présent, de reconnaître, devant ceux à qui tout a été promis durant la campagne (places, postes, charges, serments et engagements), que rien ou presque ne sera possible. Difficile d’embaucher les soutiens, les amis, dans des structures déjà pleines comme des œufs. Difficile également de réaliser l’impossible dans une cité aussi rigide, où l’on ne peut déshabiller un élu pour en habiller un autre. Mais les promesses n’engagent que ceux qui ont la faiblesse d’y croire…
Notre document : "(Image d'archives) Pendant la campagne, des candidats (non déterminés) sont aux petits soins avec un jeune nécessiteux engagé à leurs côtés et espérant un poste après leur élection. Le même, quelques jours après l'issue du scrutin, bénéficiera-t-il des mêmes attentions ? "
Au soir du triomphe de la Marquise, sur les terrasses des estaminets tranquilles de la Place Pauvrelme, on vit passer le Vicomte de Salford. Il n’était plus, ce soir-là, que l’ombre de lui-même. Sa démarche était hésitante, son pas était peu assuré – était-ce un homme brisé que nous venions de voir ? C’était bien triste de penser qu’il avait peut-être tout perdu : ses amis d’antan, ses soutiens d’hier. Il restait une poignée de fidèles qui le soutenaient. Ce soir là, le poids des gros soucis se lisait sur son visage. Il faut l’avouer, sincèrement, nous avons craint pour lui.
Le lendemain, il était, comme à l’accoutumée, à la place de l’Archevêché, dans son salon de thé préféré, et si sa jovialité n’était pas revenu, il paraissait toutefois à nouveau en forme. Mais beaucoup ont pu, en ce soir fatidique, s’inquiéter pour lui, comme nous. En effet, l’homme a presque tout perdu, hors l’honneur. Politiquement parlant, il est « libre », selon ses propres termes, mais il est seul. Et que peut désormais un homme seul, si ce n’est cette lutte d’idéal dont il nous parlait il y a une quinzaine de jours encore, dans ces colonnes mêmes ? Ancien du parti majoritaire, il a manqué faire battre son propre camp, en effectuant ce recours, puis en donnant son soutien à une liste menée par un socialiste.
Notre document : "Monsieur de Salford au désespoir ? Espérons que non ! "
La donne politique a changé, mine de rien, dans Plassans, avec cette élection incroyable. Les jours prochains donneront encore anecdotes riches d’enseignements, et nous ne manquerons pas de nous en faire l’écho. Mais, avec l’équipe à nouveau en place et de menus changements envisageables, on peut déjà prédire que le futur ne manque pas d’avenir, à Plassans.
10:58 Publié dans Philatélie | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : municipales partielles, victoire, défaite, libations, bonnet blanc, blanc bonnet, dindons, farce










Commentaires
A quand une union des hommes seuls mais intègres et riches en solutions innovantes ?
Un joli tandem hors étiquette politique du vicomte de Salford et de monsieur de Castreneuf pour s'occuper de Plassans qui en aurait bien besoin, voilà une bonne solution, étonnante sans doute mais réalisable si les idéologies sont laissées au vestiaire.
Le prochain recours s'il aboutit, verra t'il de nouvelles associations bien singulières, mais pourquoi pas, le clivage des idées n'est il pas que de facade ?
Ecrit par : HDP | 23.07.2009
Monsieur Salford et Monsieur de Castreneuf dans le même panier ? Drôle de bisque de homards...
Ecrit par : Lucien de Ruban-Prêt | 23.07.2009
Pourtant on s'en délecterait de cette bisque aux ingrédients innovants !
Ecrit par : HDP | 26.07.2009
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