02.10.2009

Association de bienfaiteurs

"Il apparut par la suite que ce Lébiadkine, installé chez nous depuis peu, était un personnage des plus louches et n'avait aucun droit au grade de capitaine en retraite dont il se paraît. Il ne savait que friser sa moustache, boire et raconter les histoires les plus stupides qu'on puisse imaginer."
F. Dostoïevski, Les Démons (Trad. de Boris de Schloezer).

 

Les « associations » sont des inventions de fraîche date. Une loi de 1901 en a en effet établi les dispositions, réglementations et limites. Huit ans à peine après le vote de cette loi, quel bilan peut-on tirer de ces officines et de leurs liens avec la politique locale ? À Plassans comme partout ailleurs, les associations, souvent utiles, sont parfois en cheville trop étroite avec les pouvoirs en place (région, département et ville) et les deniers amassés par ces officines servent parfois davantage les intérêts de leurs créateurs et des politiciens qui les soutiennent que le public qu’elles sont censées représenter et défendre. Cela est su de tous, mais curieusement, chacun se tait. Tout le monde semble tirer profit de ce système assez pernicieux. Des associations existent qui aident véritablement leur prochain. D’autres ne sont que des coquilles vides qui aspirent les subventions et dont les liquidités disparaissent au profit d’on ne sait quelle œuvre, comme par hasard avant des élections locales. Des exemples récents sont connus de nos lecteurs : la Région a connu des déboires certains suite à la découverte d’une ce ces coquilles vides. Ces coquillages qui ne rendent pas même le son de la mer existent partout.

 

 

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Notre document : "Principale difficulté pour une jeune association : trouver un local. Sauf quand on peut bénéficier du soutien d'amis sincères et désintéressés... Sur notre document, le président d'une jeune association, garde champêtre en retraite, visite des locaux prêtés par des amis ottomans, qu'il a autrefois connus pour des problèmes de vols d'oies."



Monsieur Zola démontra habilement dans sa fiction La Conquête d’Aix-en-Provence l’ascension intéressée d’un bien curieux personnage, l’Abbé Faujas. Celui-ci, au cours de sa progression parmi les notables aixois, faisait usage de deux cercles destinés à la jeunesse pour obtenir les faveurs des Aixois et de leurs édiles. Ces deux cercles étaient de toute évidence des instruments pour s’attirer les bonnes grâces de ceux qui lui étaient opposés – les « bonnes œuvres » ainsi réalisées apparaissaient, avant l’heure, comme des opérations de marketing – comme on dit en Amérique.
On sait que la ville d’Aix-en-Provence est inventée à partir de notre ville, bien réelle, de Plassans. Mais la description que fait Zola de ces instruments au service de la conquête d’un pouvoir, cette description si amusante et si… glaçante, est édifiante ! Autour de nous, dans la réelle Plassans d’aujourd’hui, certains tentent de fonder des associations, des cercles, à seule fin de se rendre indispensables aux édiles d’abord – et connus des Plassanais ensuite – les Plassanais viennent toujours après dans les calculs politiques – car c’est bien encore ici de politique qu’il s’agit.

Un exemple : un garde-champêtre en retraite, déçu du « marquisisme », n’avait point obtenu fin juillet la place qu’il espérait en battant la campagne aux côtés de la Marquise. Celle-ci s’était émue de ce soutien curieux. Que venait faire ce garde en retraite dans sa galère ? Ancien soutien du Vicomte de Salford, que l’on sait toujours en disgrâce, le retraité portait comme une croix ses ralliements de jadis. En arpentant la rue Joliet, où loge la Marquise, il fût comme Saint Paul sur le chemin de Damas et se convertit au « marquisisme », car le vent avait tourné un peu trop fort et trop vite. Ne l’avait-on pas vu quelques semaines auparavent à un meeting de Monsieur de Bailleroux, invité par Monsieur de Peresty ?

 

 

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Notre document : "Le garde-champêtre en retraite, au fond du trou, part à la recherche de voix pour la Marquise, pendant la campagne de 1909. Que n'a-t-il mis semblable ardeur à la campagne de 1908 ? Obtiendra-t-il réparation pour son honneur perdu et bon poste pour autant ?"


Arrivé chez la Marquise, le garde était déterminé : c’était cette cause qu’il fallait embrasser, absolument. Il renia le Vicomte de Salford trois fois au moins avant que le coq ait chanté. Lorsqu’il sortit de la demeure de la Marquise, raccompagné par le chauffeur d’icelle, le garde était circonspect. La partie n’était pas gagnée.
La Marquise semblait froide à son égard, méfiante – et combien elle avait raison ! Et l’élection n’était pas acquise. Le garde champêtre lui-même ne votait pas à Plassans, il n’y habitait même pas. Mais qu’importe ! Il devait faire tout comme et rallier tous ceux qu’ils pouvaient à la seule cause qui vaille : celle qui pourrait lui faire retrouver une bonne place – à la Compagnie Mixte des Calèches Plassanaises, par exemple.

 

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Notre document : "Malgré tous ses efforts pour les convaincre du contraire, le garde champêtre en retraite était toujours considérés par les amis de la Marquise comme un sous-marin du Vicomte de Salford..."

 

On sait ce qu’il advint : la Marquise gagna, d’un cheveu. Et le plus dur restait à faire à ses soutiens les plus proches : expliquer aux dupes qu’on ne pouvait réaliser les promesses tenues pendant la campagne-éclair. Le garde en retraite, comme tant d’autres, se vit joué. Il avait perdu une bonne occasion de passer des vacances au calme – et n’avait toujours pas retrouvé la place qu’il escomptait, malgré ses efforts de dernière minute. Salford ne voulait sans doute plus entendre parler de lui, et du côté de la Marquise, il apparaissait toujours pour un soutien – voire un sous-marin – de ce fâcheux Vicomte qui avait fait choir la Marquise en juin 1909. Pis, le garde en retraite courait après le Baron Chauraud chaque fois qu’il le voyait, espérant quelque aide de sa part, et le Baron n’avait pas bonne presse auprès des vrais amis de la Marquise – l’alliance du Baron et de Madame de Joie-Ceinte n’était que de façade.

 

 

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Notre document : "Au beau milieu de la tragédie qui la frappa au cours de l'été 1909, la Marquise pouvait toujours compter... sur le soutien de notre garde champêtre en retraite. Bienheureuse consolation. Avec des amis comme ça, pas besoin d'ennemis !"


Le garde était joué. Il avait usé son téléphone pendant la campagne, traîné ses guêtres et épuisé son cheval en vaines cavalcades. Comment faire à présent pour revenir en grâce, obtenir place et argent, gloire et célébrité ? C’est que le temps pressait… Il fallait pour cela se rendre indispensable, mais comment ? Susciter l’intérêt et le désir auprès de ces politiques tant admirés ? Comment revenir en grâce ? C’était la phrase qui revenait le plus souvent dans les propos. La nuit, il se retournait sur son matelas, sans réveiller son épouse, et songeait à l’ingrate Marquise. La campagne n’avait point suffit, les gesticulations et les lourdes notes de téléphone non plus. Que faire ?


 

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Notre document : "Ingratitude de la destinée : c'est à cause d'une malheureuse bouteille de liqueur, offerte au Petit Noël des Gendarmes Ruraux, inopportunément trouvée dans son bureau, que notre garde champêtre fut mis en retraite d'office. A cause d'un soutien malheureux au Vicomte, le même garde allait-il encore une fois tout perdre : veau, vache, cochon, couvée ? Cela ne sera pas dit !"


L’idée vint, d’une création d’une officine. Elle devait être destinée à rassembler le maximum de subventions d’abord et de Plassanais ensuite. C’est ce qui germa du cerveau fécond du garde en retraite. L’association – puisque c’était la forme que devait prendre ce « piège à politiques » – devait tout faire, véritablement tout. Sport, œuvres de piété, chorales, arts… rien ne devait échapper au hardi garde champêtre. S’il voulait conquérir Plassans, il lui faudrait être présent sur tous les terrains.
Il battit donc la campagne, de nouveau, seul cette fois, sous la chaleur rude de Provence, tout le mois d’août, pour préparer sa vengeance à deux visages : une association aimable cachant une machine à conquérir.


L’un des objectifs premiers étant d’aider à ravir la mairie de Châteauvieux au bourgmestre actuel pour le compte de Monsieur de Navarrais, riche propriétaire de manèges et de chevaux de traits. On ne sait ce qu’il doit advenir de ce projet. Mais il est véritable. Un objectif secondaire étant de devenir nécessaire, incontournable, pour les prochaines élections en pays de Plassans et, si ce n’est pour soutenir la Marquise, du moins se montrer indispensable au Baron Chauraud – qui sera d’ailleurs l’un des premiers sollicités pour la peine. Le Baron fut-il parrain de cette association si jeune et déjà si importante (du moins dans l’esprit de son créateur) ? Nul ne le sait. Ce que l’on sait, en tout cas, c’est que le gendre du Baron sortit son portefeuille et tira un chèque d’une petite somme (rondelette) pour permettre au garde en retraite de poser les premières pierres de l’officine nouvelle.
L’association, aux objectifs et objets nombreux, fut rapidement surnommée « association kifétou » par ses détracteurs, car, à peine née, sans membre, sans bénévoles, elle entendait véritablement se rendre indispensable dans tous les domaines, et surtout aux puissants de Plassans.

 

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Notre document : " Le comptable au président-garde-champêtre de la jeune association : - Voyez, Président, ceci est votre première lettre recommandée. C'est la rançon du succès : à peine née, votre association recueille déjà les premiers fruits de ses bienfaits : les factures s'accumulent, les impayés, les reconnaissances de dette. Vous irez loin, foi de spécialiste !  "


Les gesticulations du garde président ne devaient que rendre encore plus complexe encore les fins véritables de ce nouveau cercle. Des restaurateurs, qu’il avait arrêtés quand il était encore en service, lui offrirent spontanément un local. D’anciens contacts, qui avaient eu affaire à lui, dans le passé, pour des histoires de police, offrirent également leurs services, devinrent membres de l’officine. Le garde en retraite avait un répertoire fort bien garni par ses activités passées, et l’association montait, petit à petit, par l’apport honnête et désintéressé de toute cette bande de chouettes amis.

 

 

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Notre document : "Pour faire connaître une association, rien ne vaut les bonnes méthodes d'antan : les voleurs de poules de jadis font de très bons membres d'association aujourd'hui... surtout quand on leur rappelle leur passé... Sur notre document : le président-garde-champêtre et ses amis retrouvent un peu de leur jeunesse en battant la campagne à la recherche de membres frais pour leur association de bienfaiteurs."


Mais si l’amitié et le bénévolat sont deux belles choses, le garde en retraite ne perdait pas de vue son ambition première : conquérir Plassans, absolument, et le cœur des élus dont il visait la protection.

 

 

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Notre document : "Le Président-Garde-champêtre : Crrrédieu ! C'est-y pas vrrrai ! Des facturrres ? Déjà ? Et où sont-y, les chèques des membrrres ?
"Le Comptable : Parbleu ! Déjà encaissés, sitôt dépensés ! "


Les dossiers survinrent. Des adversaires internes à la Marquise, connus de longue date, apportèrent du cœur même du pouvoir (tant espéré) des preuves capitales dans un lourds carton aux sangles en souffrance : un dossier sur des factures élevées et troubles du Carnaval de Plassans de 1907. Tout une correspondance, officielle des proches du bourgmestre était étalée là ; des factures, des devis, des courriers vindicatifs. De l’argent avait été englouti, par on ne sait quelle magie. Le garde ne comptait pas faire la lumière là-dessus, mais faire son miel, dans un futur plus ou moins proche, de ces informations précieuses et compromettantes. C’est qu’une idée nouvelle avait – encore ! – germé dans son esprit fécond. Il comptait organiser à lui tout seul le carnaval de 1910. Mais il dut rapidement revoir ses prétentions à la baisse, devant la difficulté de la chose. De ce rêve resta le dossier, sur une étagère vide du bureau prêté par les amis restaurateurs. Tout au plus tenta-t-il de négocier la présence de danseuses exotiques issues du lointain Brésil au prochain Carnaval – qui était toujours chasse gardée...

 

 

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Notre document : "Notre retraité avait, du temps de son activité de garde champêtre, un faible pour le beau sexe. C'est donc tout naturellement que, dans sa tentative maladroite d'annexion du Carnaval de Plassans, il devait (faire) préparer un spectacle de danseuses exotiques."


Les autres projets ne manquaient pas : tournois de sport organisés à la va-vite sur des terrains communaux dont on se demandait qui pouvait bien en louer les services à une association qui vient juste d’éclore ; repas arrosés sous les tonnelles de quelque audacieuse guinguette provençale… Le sport et la culture sortiront certainement grandis de ces opérations où le dindon de la farce sera sans doute le contribuable qui verra des subventions attribuées à des officines de ce type – qui n’aspirent qu’au succès de leurs dirigeants. Où devra conduire cette irrésistible ascension ? À des soutiens inattendus lors de prochaines élections ? Nous verrons bien, mais nous ne manquerons pas de tenir nos lecteurs au courant des déploiements de farce de ces armées des ombres politiciennes que constituent certaines des associations du Pays de Plassans.

 

 

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Notre document : "Des méthodes quelque peu musclées pour convaincre les plus réticents à devenir membres !"

Commentaires

Magnifique histoire mais quans on n'est pas aixois difficile de mettre un nom sur le garde-champêtre en retraite.

Ecrit par : 13770 | 02.10.2009

Le nom du garde-champêtre en retraite n'a hélas pas traversé l'Histoire. Notre ancêtre, Nicolas Stavroguine n'avait visiblement pas souhaité lui accorder une "immortalité" littéraire imméritée... mais il est possible, par recoupements avec d'autres articles de N. Stavroguine, de retrouver le nom de ce personnage bien connu des Plassanais.

Ecrit par : Succession Nicolas Stavroguine | 03.10.2009

Etrange, M. de Castreneuf ne fait plus réclame de vos textes, depuis cet été...

Ecrit par : René le Douteux | 14.10.2009

Ce dossier du carnaval ne concernerait-il pas un certain Thierry... Caillou ?

Ecrit par : Pierre | 15.10.2009

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