14.07.2009
Trente-quatrième jour - Plassans-la-Morte
Passée la fièvre des résultats électoraux, Plassans était étrangement endormie, comme morte dimanche soir. Les places les plus touristiques étaient éteintes, désertées de leurs badauds de saison. Il s’en est fallu de peu que nous nous couchions tôt ce soir, après que les résultats des dépouillements des bulletins de la ville soient rendus publics. Après que l’Hôtel de Ville, sous l’égide de la délégation spéciale que l’on sait, soit une ruche bruissant des mille et un chiffres de votations de l’une et l’autre liste candidate, de l’un et l’autre bureau de vote, la ville est si tranquille qu’elle semble morte.
Les résultats ont été ce que l’on sait. Dans l’entourage de la Marquise on avait espéré qu’elle l’emporte dès le premier tour. Les premiers chiffres étaient encourageants. Au final, la liste qu’elle mène avec l’intégralité de ses anciens adjoints – exception faite de menus changements – a réalisé un score meilleur qu’en 1908 : 43,31% des suffrages exprimés. La Marquise était heureuse, mais… inquiète, car les adversaires sont plus nombreux et plus revanchards. Plus unis que jamais dans une même détestation. Leur programme, unique, pour l’instant : ravir l’Hôtel de Ville à la Marquise, définitivement.
Notre document : "La Marquise en difficultés pour le second tour. Quels sont ces corbeaux qui sifflent sur sa tête ? (Allégorie) "
La liste de Monsieur Maidevet a réuni 34,08%. Un beau score mais qui est loin même du score réalisé par Monsieur Maidevet seul en 1908 – sans parler de l’apport de voix escompté par le ralliement originel de Monsieur de Peresty, qui semble finalement apporter une maigre dot dans ce mariage de raison électoral. A l’époque, en effet, la liste socialiste réalisait 29,09% et celle du Mitan appelé « Modème » réalisait 20,15%. La politique n’est pas une arithmétique, ou alors les professeurs de philosophie sont peu férus de mathématiques – on aurait pu croire pourtant que les avocats d’affaires s’y connaîtraient mieux en chiffres et en fusion-acquisition… Il n’empêche que dans la rue des Pausseurs, là où Monsieur Maidevet a luxueusement installé sa permanence tripartite, des vivats et des bravos ont duré longtemps après l’annonce des résultats. « Le Petit Provençal » a montré, le lendemain, des clichés du trio de cette liste : Monsieur Maidevet au premier plan, était tout sourire. Derrière, Monsieur de Guindet et Monsieur de Peresty riaient de toutes leurs dents, comme des collégiens après un bon coup. La joyeuse bande de potaches devrait poursuivre ses plaisanteries en s’alliant, presque naturellement avec Monsieur Gayrrerat.
Notre document : A la permanence socialiste-centrale, les résultats, pourtant en-deçà des espérances, avaient des allures de noces. Mais la mariée est trop belle, et de nouveaux promis se présentent bientôt pour les miettes du banquet ! Monsieur Gayrrerat frappe en effet nuitamment aux portes de la salle. "
Celui-ci a réalisé une belle performance : 11,31%. C’est là qu’on s’y retrouve : M. Gayrrerat était en effet dans la liste de Monsieur Maidevet en 1908. L’homme a été virulent dimanche soir, après l’annonce des résultats définitifs. Il a feint de faire croire à ses soutiens qu’il tenait la clef du second tour entre ses mains et a promis que des unions se feraient… si Monsieur Maidevet tenait ses promesses et prenait en compte la force « verte » qui était en train de se lever dans Plassans. Fariboles que tout cela : Monsieur Gayrrerat, malgré sa rencontre avec Monsieur de Picherasle, dans la semaine, savait déjà dès le départ qu’il rallierait la liste « hétéroclite » (selon le mot du Bourgmestre de Marseille, Monsieur Grondin). Ses soutiens apprécieront le tour de passe-passe de cet aimable fantaisiste, qui vient (des)agréger sans autre forme de procès ses voix, son programme et ses idées à ceux de MM. Maidevet-de Peresty.
Notre document : "Ôte-toi de là que je m'y mette !" Monsieur Gayrrerat s'impose dans la liste Maidevet-de Peresty.
Monsieur de Salford, malgré le vent qui s’était levé en sa faveur, en dépit de l’accueil favorable, chaleureux, que lui faisaient les dizaines de Plassanais qui venaient parfois à sa rencontre sous les platanes de la place de l’Archevêché et dans les marchés de primeurs, a réalisé un score honorable, mais un peu triste : un petit 7,08%. Ce score lui permet de fusionner – ce que la semaine dernière encore il nous disait, dans ces pages, se refuser de faire. Il devrait, en toute logique, appeler à voter contre Madame la Marquise, à qui il voue désormais un ressentiment tenace, mais ne pas s’allier à Monsieur Maidevet. Trop de choses éloignent en effet le socialiste avocat d’affaires parisien de l’homme d’affaires plassanais qui a le cœur à droite.
Notre document : "Proclamation des résultats : la déception se lit sur le visage de ce candidat de la liste Salford."
La grande perdante de ce scrutin est bel et bien Madame Lecompte, qui fait les frais du « vote futile » demandé à grands renforts de presse et de propagande par Monsieur Maidevet. Ses électeurs, pourtant attachés à la défense d’idées de gauche, ont reporté leurs suffrages, dès le premier tour pour la liste à peine rosée de MM. Maidevet et de Peresty. C’est là qu’on voit que la bataille du vin rosé n’a pas été totalement gagnée par Madame la Marquise et ses soutiens ! Car en mélangeant le rouge et le blanc, on obtient un rosé presque limpide, dans la curieuse alchimie de cette liste Maidevet-Gayrrerat-de Peresty-Guindet qui se dessine. Un « pacte-à-quatre » destiné à destituer la Marquise… mais pour quel programme de gouvernance ? quel partage de pouvoirs ?
Notre document : "Tristesse parmi les électeurs de Madame Lecompte : elle a fait les frais du "vote futile" pour Monsieur Maidevet !"
C’est là l’argument des partisans de la Marquise. On nous permettra tout de même de le faire nôtre. Car on ne peut que s’inquiéter, pour l’avenir : Monsieur Maidevet, qui avait refusé toute idée d’union avec les soutiens de Maître Pezest (qui est pourtant socialiste comme lui), qui avait jeté l’opprobre sur Monsieur de Castreneuf (sous le prétexte que le bonhomme s’était présenté contre Monsieur Hagaupiand aux élections de canton de 1908)… Monsieur Maidevet, donc, qui rejette l’union avec son propre camp, ses camarades, s’allie primitivement avec le Modème, parti de centre droit ou de centre gauche selon la saison, et maintenant accepterait de retrouver un ancien allié vert qui avait pourtant fait le choix de faire cavalier seul, tout en ne rejetant pas les voix de Monsieur Salford, pour la raison que toutes coagulées, elles sont hostiles à une seule personne. Les idées socialistes sont bien loin de ces querelles de personne.
Notre document : "Après la proclamation des résultats et les gesticulations de Monsieur Gayrrerrat sur la fontaine de la place, la porte de l'Hôtel de Ville se referme lourdement sur les badauds et les soutiens, rapidement dispersés. La fièvre électorale est tombée, la Ville paraît morte."
Le jour déclinait, l’Hôtel de Ville était animé, bruissait : les chiffres étaient apportés, compilés, des voix s’élevaient. Un buffet avait été dressé pour la presse et les responsables des élections, les candidats n’y étaient point admis – se déplacèrent-ils seulement ? Les petits canapés et les vins fins étaient de rigueur dans ce lieu pour happy few. Au-dehors la foule commentait les résultats à mesure de leur annonce. Quand M. Gayrrerat survint, ce fut l’ovation. La majorité des présents étaient de ses soutiens. Après les résultats officiels, la foule se dispersa : il eut une idée, monta sur la fontaine de la place et harangua la multitude. Une lueur persistante dans le regard, comme exalté, il distribua sa bonne parole sur le peuple. Il prit violemment à partie, dans ses propos, le préfet Paumiesse, on ne sait pourquoi. Il protesta avec la dernière des énergies contre des élections organisées à la va-vite, avant un Quatorze-Juillet – curieuse protestation : Monsieur Gayrrerat voulait-il mettre les légitimistes de son côté ? Il promit tout ce que l’on voulait et qui soit dans l’air vert du temps, et surtout que Monsieur Maidevet allait devoir se plier à ses saines demandes. Il voulait, avant tout, vertement, que la Marquise s’en aille. C’était visiblement la plus écologique des mesures qu’il fallait prendre, comme si notre infortunée bourgmestre était à l’origine, à elle seule, de tous les maux de la faune et la flore Plassanaises. Après cette harangue au peu de sérieux, la foule se dispersa définitivement. Nous errâmes un peu dans les rues, elles étaient vides, comme lasses. La fièvre était retombée. Rue des Pausseurs, on faisait la fête, un peu. Cours Mirabelle, un peu de foule, mais point de buffet : le temps était à la rigueur. Les autres permanences étaient éteintes, ou trop éloignées du centre. On devinait que celle de M. de Salford devait être un peu triste. Que Plassans aussi était triste en cette fin de journée. Nous l’aimons aussi ainsi. C’est pour sa tristesse même que nous avons choisi de la défendre, après la grande annulation.
Notre document : "Madame la Marquise, cette fameuse nuit, avant le coucher, s’est lavée les mains avec un savon liquide dont la réclame dit qu’il est écologique. Elle a failli en avoir un malaise !"
09:04 Publié dans Pisciculture | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : élections annulées, résultats, provence, sommeil électoral, municipales partielles
13.06.2009
Cinquième jour
Scènes de liesse populaire dans Plassans, vendredi en fin d’après-midi. Alors que la délégation du Préfet était attendue d’un pied ferme par la Marquise de Joie-Ceinte, en l’Hôtel de Ville, une foule nombreuse, joyeuse et bigarrée s’amassait sur le parvis. Des visages connus, des anonymes, Plassans d’en-bas, d’en-haut... Les alliés de la Marquise, élus d’hier et candidats de demain, étaient évidemment présents, pour la soutenir dans cette cruelle épreuve. Puissants, misérables, ambitieux, amis désintéressés… tous étaient venus pour acclamer la Marquise et lui assurer leur secours. Tous ? Quelques agitateurs étaient tout de même présents, en marge de la manifestation de soutien informelle, avec la ferme intention de huer Madame de Joie-Ceinte dès sa sortie de l’Hôtel de Ville. De jeunes anarchistes, aisément reconnaissables, dans la foule des admirateurs de la Marquise, à ce qu’ils étaient vêtus de noir, mal rasés et avaient des couteaux entre les dents. Ces détails ne trompent pas, et on pouvait craindre une bombe incendiaire, un attentat contre la République… mais rien de tout cela n’eut lieu. Les fomenteurs se bornèrent à quelques sifflets et huées, rapidement couverts par des acclamations qui provenaient des admirateurs, beaucoup plus nombreux.
Notre document : "Détail particulièrement touchant : de tous ses effets, la Marquise n'emporte, de l'Hôtel de Ville, que son tableau représentant le village de son enfance."
Admirateurs, opposants… Il y avait également des curieux et des observateurs neutres. Certains ne savaient même pas pour quel étrange événement on se pressait en masse devant l’Hôtel de Ville. Il fallut les mettre au courant du terrible événement. Ô vanité ! ô néant ! ô mortels ignorants de leurs destinées !
Ô jour désastreux ! ô jour effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame la Marquise s’en va ! Madame la Marquise est partie ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille politique ? L’émotion était grande, ce vendredi sur le parvis.
On pouvait cependant retrouver, près des fontaines, les jeunes alliés du Vicomte de Salford, simples observateurs passifs, vigilants. Certains amis de M. de Salford firent également une brève apparition, mais ne restèrent pas, car la foule commençait de s’amasser ainsi que les journalistes et les daguerriens. Sans doute craignaient-ils qu’on ne les surprenne, dans les feuilles du matin, sur les clichés, en compagnie des adulateurs de la Marquise ?
C’est que le moment était historique et la presse dans son entier venait « couvrir » l’événement – ainsi que l’on dit dans le métier.
Notre document : "Dans la foule circulent déjà les premiers tracts de la nouvelle campagne. Incorrigible, M. de Peresty a ouvert le feu avec une première salve que découvrent les passants médusés : il met en cause nommément la Marquise dans l'affaire des propos infâmants de 1908, au grand dam de ses admirateurs de 1909 !"
Soudain, la foule se resserre, les pleurs cessent, les applaudissement commencent : Madame la Marquise fait sa sortie. Elle se dirige vers la calèche qui l’attend. Les chevaux sont nerveux, la foule est trop nombreuse, empêche La Marquise de les rejoindre par ses embrassades, ses cris et ses vivats. La Marquise pleure, mais elle est brave. Le moment est, il faut le reconnaître, émouvant. Elle embrasse, attrape des mains, les gens veulent la serrer contre elle. C’est tout un peuple à qui on a volé son bourgmestre qui pleure ce soir. Les invectives des opposants, au loin, n’y font rien : ce qu’on entend, depuis la calèche et les chevaux qui s’affolent, c’est la liesse populaire, les fervents de la Marquise qui l’accompagnent, comme pour un dernier voyage. Elle se représente pourtant devant le peuple ; dès lundi, le combat recommence, mais le camouflet est sévère et le résultat n’est pas gagné d’avance, car l’adversaire fourbit ses armes en secret.
Notre document : "L'émotion est grande quand la Marquise quitte l'Hôtel de Ville, et fait ses adieux au personnel, aux fidèles. Au loin, des vivats, des éclats de voix, le peuple est aux portes de l'Hôtel de Ville. Des enfants s'avancent timidement, que la Marquise enlace spontanément."
Le Baron Chauraud protège la Marquise, il la serre, comme un garde de sécurité le ferait, il la défend de la foule, pourtant amicale, mais dont la masse effraie. C’est lui qui lui permet de monter dans la calèche qui part maintenant, non sans difficulté, vers un asile secret où la Marquise pourra se remettre, pour une nuit agitée sans doute, des terribles événements du jour. Lundi, il faudra battre la campagne ; les ennemis sont nombreux et guettent. La Marquise a pu l’entendre dans les lointains du parvis : ces agitateurs sont révélateurs d’une forte opposition, d’un mouvement de rejet. La victoire n’est jamais acquise, on le sait, et plus encore depuis ces annulations. Mais alors qu’elle quitte l’Hôtel de Ville, où désormais elle et ses alliés n’ont plus rien à faire, la Marquise se prend certainement à songer.
Mais et les anciens élus et les peuples gémissent en vain ; en vain Monsieur, en vain le Baron Chauraud même tient Madame serrée par de si étroits embrassements. Alors ils peuvent dire l'un et l’autre, avec saint Ambroise : Stringebam brachia, sed jam amiseram quam tenebam : "je serrais les bras ; mais j'avais déjà perdu ce que je tenais".
Notre document : "Pendant ce temps, le Vicomte de Salford prépare sa liste et sa première soirée électorale dans le restaurant "sur le pouce" de la Route du Gars-Lisse. Retiré dans le calme d'un lieu saint proche de son domicile, pendant quelques heures de méditations avant la réunion politique, c'est contrit en de dévotes pensées qu'il aiguise ses arguments électoraux. La campagne sera propre, promet-il à son saint patron, auquel il voue la prochaine élection. Dieu ne permettra pas une nouvelle infâmie dans la bonne ville de Plassans."
09:48 Publié dans Pisciculture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : élections municipales annulées, plassans, 2009, provence













