24.06.2009
Seizième jour
C’est une même ferveur qui, hier, étreignait tout le peuple de Plassans, venu en masse pour l’inauguration de la permanence électorale de la Marquise de Joie-Ceinte. Seize longues et rudes journées après l’annonce de l’annulation des élections de 1908, la Marquise et l’équipe de ses fidèles avaient en effet, sur le Cours Mirabelle, convié le bloc des partisans toujours présents à la soutenir, la foule de ceux qui refusaient le sac de Plassans par les aigris, les jaloux et les revanchards.
Notre document : "Nouvelles scènes de liesse populaire, sur le Cours Mirabelle cette fois. Les badauds se joignaient à la foule des admirateurs de la Marquise, mais on a pu constater que nombre de Plassanais ignoraient que l'élection de 1908 avait été annulée... Les curieux, qui ne savaient pas trop ce que l'on venait fêter ou annoncer, arrivaient circonspects : mobilisation générale ? armistice ? campagne électorale ? innovation publicitaire ? début des soldes ? Prudents, les Plassanais ignorants avaient sorti tous leurs drapeaux, "au cas où"... mais les mâles accents de la Marquise suffirent à faire taire leurs angoisse et à calmer leurs doutes : c'était bien d'une nouvelle élection qu'on venait leur parler."
Tous faisaient corps autour de la Marquise, sur le cours Mirabelle. Armés d’un porte-voix, certains faisaient la claque. L’ambiance était chaleureuse, l’atmosphère lourde, les mots parlaient d’orages. Les adjoints au bourgmestre d’hier, reconduits à l’identique – excepté de menus changements, que l’on dévoilera plus tard –, étaient derrière elle sur les clichés que les daguerriens, venus en nombre, allaient confier aux feuilles locales pour les papiers du jour. La présence de Monsieur de Gensanat fut remarquée. Ami d’avant-hier, ennemi d’hier et de nouveau soutien d’aujourd’hui - de quoi demain sera fait ? –, le Conseiller faisait forte impression, et on a pu constater combien, malgré ses revirements de 1908, il était toujours populaire auprès des Plassanais. A nouveau, Monsieur de Gensanat, efficace, avait endossé son plus beau costume pour l’occasion – qui était historique. C’était le rapprochement inespéré, attendu, indispensable. La Marquise ne pouvant, comme ses adversaires, compter sur des regroupements improbables de partis éloignés, elle devait combiner avec ses fidèles et apparentés. Des logotypes de partis familiers égayaient déjà ses premiers placards ; « Le Nouveau Mitan » de Monsieur de Gensanat en était : il était donc indispensable que, par sa popularité incroyable et par ce soutien capital, il fût parmi les partisans du jour.
Toujours fringant, encore plus vif que lors de la dernière union qu’il prononça en l’Hôtel de Ville, en ce jour fatidique où la Marquise rendit sa charge, Monsieur de Gensanat, après l’allocution remarquée de la Marquise, allait vers le peuple, les amis, les soutiens, mais aussi les anonymes et les curieux. Pour chacun il avait un bon mot, une accolade, une poignée de main. C’était lui le succès de la soirée – hors la Marquise, bien sûr, qui fût royale.
Notre document : "La présence de Monsieur de Gensanat fut remarquée. Toujours populaire, le Conseiller Général était pourtant en 1908 opposant à la Marquise dans la liste de Monsieur de Peresty. Ce ralliement de raison lui coûte son amitié avec Steven Salford et une réprimande du professeur de philosophie Peresty. "Qu'importe l'ivresse, pourvu qu'on ait le flacon !", disent les méchants. Mais peu lui chaut, car seul Plassans compte ! Et les vivats et les bravos qui accompagnent chacune de ses prestations suffisent au bonheur de M. de Gensanat. "
Depuis quelques années, les discours politiques se font dans des permanences, de grandes salles louées expressément pour l’occasion, ou, comme cette fois, dans la grand-rue. Autrefois les mêmes rencontres politiques se faisaient dans des brasseries, des lieux familiers et quotidiens. Ce sont désormais des lieux ouverts, conviviaux, où l’ouvrier, le patron comme le chemineau peuvent se croiser qui ont l’affection des hommes publics modernes. L’allocution de la Marquise se fit donc en place publique, sur ce cours Mirabelle qui connût tant de proclamations, d’événements (depuis les exécutions publiques de la Révolution aux plus récents carnavals).
Notre document : "Sur une estrade de fortune défilent les membres de la liste de la Marquise de Joie-Ceinte, visiblement reconduite à l'identique (la liste, pas Madame la Marquise). Après son allocution, et le verre de l'amitié, la Marquise regagne ses quartiers, et se fraie un passage parmi la foule, distribuant baisers, accolades et bons mots."
La Marquise était en voix, et plein de courage. Ses phrases furent fortes et belles. Elle parla de courage, d’honneur. J’invite les lecteurs à se procurer la feuille qui aujourd’hui rend public le discours qu’elle fit. Madame de Joie-Ceinte fit l’appréciation de ses charges passées, parla d’avenir. Elle évoqua même les riantes années, où, nouveau-né, elle était déjà dotée d’un fort caractère. La foule rit de bon cœur à tous ces souvenirs, comme aux promesses – confondant parfois promesses, souvenirs et bilans, dans un joyeux chahut dont ne devait finalement ressortir que la personnalité attachante de la Marquise. De son discours une feuille comme « Le Petit Provençal » ne retient pas grand-chose ce matin, mais la foule présente se souviendra longtemps des accents de sincérité de la Marquise. On peut résumer en effet la campagne, à ce stade, à une querelle d’adverbes. À l’« assurément » de Steven Salford et aux « obligatoirement » du nouveau couple Maidevet-de Peresty, Madame de Joie-Ceinte répondit, hier soir : « forcément ». Et la foule en liesse qui mit du temps à s’éparpiller sur le cours Mirabelle, longtemps après que les forces de la Marquise le quittèrent devra longtemps se souvenir de la force tranquille de celle qu’ils ont jadis portée au pouvoir – et sur laquelle portent aujourd’hui tous leurs espoirs.
Notre document : "A quelques rues du Cours Mirabelle, on célèbre une improbable noce, celles de la carpe et du lapin. Mais la fable nous rappelle le souvenir édifiant de la tortue... Monsieur de Peresty, aux bras de M. Maidevet, en un mariage de raison électorale. L'union sera-t-elle durable et profitable ? Comme dirait M. de Salford : "Wait and see"..."
D’autres espoirs naissaient, de nouveau, à quelques rues de là. Renaissant de cendres bien froides, une force tentait encore de s’élever. Un phénix qui entendait s’opposer à la Marquise, lui barrer le passage, comme naguère, comme toujours. Une union impossible était célébrée en effet dans le même temps que l’allocution de la Marquise, sur la place publique et dans un local de marchand d’instruments de musique en déshérence.
Délaissant son précieux Atelier, qui trop plein des souvenirs de Madame Royale et des élections perdues du passé, Monsieur Maidevet avait convié ses soutiens à la célébration de son mariage de raison électorale avec le Modème, parti du Mitan opposé à celui de Monsieur de Gensanat.
Monsieur Maidevet était bien sûr aux bras de Monsieur de Peresty, et tous deux accompagnés de M. de Guindet, demoiselle d’honneur de ce bien curieux couple, sommé par le Président Gueyriny de se joindre à leur improbable liste.
Notre document : "Monsieur Maidevet porte un toast à la liste d'union qu'il a eu tant de mal à former. Adepte de la méthode moderne Emile Coué, qui a tant de succès de nos jours, l'avocat d'affaires a répété plus de vingt fois, dans la même soirée, la même phrase : " Tous les jours, à tous points de vue, ma liste va de mieux en mieux". Et il songe déjà à l'ouverture au Groupe Vert et à la gauche de la gauche de sa manche gauche, pour le second tour... Difficiles arithmétiques en prévision. La méthode du Docteur Coué ne sera pas de trop, en effet, pour garder le cap et le moral dans les prochaines semaines ! "
De la liste, il fut difficile d’accoucher. Les premiers furent les derniers, et les derniers, rayés d’un trait rageur par un Monsieur Maidevet décidément rancunier. Les alliés de Maître Pezest, par exemple, et comme une récente de nos chroniques vous l’apprenaient, ne devaient finalement pas faire partie de l’aventure – pour leur bonheur. Monsieur Maidevet, qui décidément avait une bien vilaine dent contre l’avocat marseillais dissident de 1908, refusa toutes les propositions des amis de Maître Pezest. La couverture de la route, par exemple, obtint une fin de non-recevoir. Monsieur Maidevet n’avait guère d’idées, mais il n’entendait pas prendre celles des autres, surtout quand elles lui étaient aussi visiblement étrangères. Monsieur Maidevet n’est pas un bâtisseur – malgré son expérience fort remarquée quand il fût en charge des Constructions lors des mandats de Monsieur de Picherasle et dont beaucoup se souviennent encore – et son activité encore récente prouve bien qu’il n’a que peu en commun avec ces rois constructeurs dont Maître Pezest se voulait un héritier.
Notre document : "Monsieur de Peresty, philosophe, se prête également à l'exercice des toasts. On imagine sans peine que dans la salle où a été dressé le banquet républicain de ce soir, les ennemis haineux d'hier sont devenus les témoins du mariage de raison électorale d'aujourd'hui. Mais Monsieur de Peresty garde le cap - Monsieur Maidevet lui ayant fait découvrir les bienfaits de la méthode du Docteur Coué. "
La liste donc, issue du cerveau fécond de Monsieur Maidevet, ne fit pas la part belle aux amis de Maître Pezest. Monsieur de Peresty était également un grand perdant de cette union. La dot n’était pas fameuse, et le marié, employait beaucoup l’impératif. Si les sourires étaient de façade, les murmures et contradictions se voyaient déjà. Quelques verres n’étaient pas de trop pour que la bourrée de fin de banquet ne dégénère déjà en rixe.
Monsieur de Peresty avait beau afficher le sourire de circonstance, sa liste « Filiation Plassans » est réduite à peau de chagrin dans la noce triste que l’on pouvait voir hier soir. Délesté de ses soutiens d’hier et ennemis d’aujourd’hui, MM. Salford et de Gensanat, abandonné par la comédienne populaire Andrée de Fayréalles, c’est pratiquement seul qu’il doit tenter de mener la barque de Monsieur Maidevet. Arriveront-ils à bon port ? Monsieur de Guindet expliquait jadis, il y a une éternité (à peine l’année 1907 pourtant), pourquoi il ne pouvait décemment rejoindre Monsieur Maidevet et préférait Monsieur Pezest et l’ancien bourgmestre Picherasle. Tiendra-t-il jusqu’au bout le rôle que le Président Gueyriny, décidemment bien despotique, lui a dévolu ? Les partisans venimeux de Maître Pezest, traités en pestiférés, donneront-ils leurs voix pour l’ingrat Maidevet ? Pour l’improbable alliance avec un Monsieur de Peresty aux forces amoindries ? Une telle union, portée au pouvoir, pourrait-elle gouverner durablement ? C’est ce que les prochaines semaines montreront.
Notre document : "André de Guindet, ragaillardi par le combat politique qui s'approche, trinque à l'ouverture au centre : "Plassans peut se gagner en ouvrant au Mitan", clame-t-il au "Petit Provençal". Mais curieusement, dans la même feuille, le Conseiller de Guindet garde une dent, lui aussi, contre la liste de Maître Pezest, "cette liste qui nous a fait perdre la Ville l'an dernier !" Les plus anciens de nos lecteurs se souviendront cependant qu'au début de la campagne de 1908, M. de Guindet était un soutien de MM. Pezest et Picherasle... Mais qu'importe : maintenant que le vin est tiré, il faut le boire !"
Deux frissons parcouraient la même ville hier soir. Du cours Mirabelle, un frémissement se muant en ferveur pour l’infortunée Marquise ; de la rue des Peaussiers, un tremblement qui fait redouter des convulsions, des spasmes. Dans les deux cas, après les libations, c’est la Ville qui se lève, ce matin, avec une gueule de bois. Lequel de ces braves connaît la pharmacopée pour lever la névralgie qui fait souffrir la ville, depuis maintenant seize jours ?
11:54 Publié dans Shopping | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : invalidation, élections, permanence, provence









