10.07.2009
Trente-et-unième jour - L'envers de l'héroïsme
"Mais il comprit sa solitude, la puissance des haines qui l’encerclaient. Pendant quelques secondes où il cherchait la meilleure tactique, il eut de ces mouvements qu’on voit dans le cou du taureau quand cette bête voudrait foncer et n’ose plus."
Maurice Barrès, Leurs figures
Nous avons rencontré Steven Salford. L’homme qui est responsable des événements que tout Plassans vit aujourd’hui ne pouvait manquer d’être traité dans ces colonnes. Le temps nous manque pour dresser le portrait de chacun des héros de ce « roman de l’énergie locale », mais nous ne pouvions passer sous silence l’utopie charmante que représente la candidature intrépide de Monsieur de Salford.
Notre document : "Le programme de M. de Salford : donner un coup de balai dans la ville de Plassans ! Mais attention de ne pas mouiller les passants avec l'eau sale de la campagne !"
Ce sémillant homme d’affaires, actuel professeur de sciences politiques, est éminemment moderne. Il est ancré dans le vingtième siècle qui naît, à Plassans, avec son arrivée au pouvoir. En effet, en 1901, il est un des artisans de l’arrivée de la Marquise de Joie-Ceinte à l’Hôtel de Ville. En 1901, il est élu, avec elle, et obtiendra charges et délégations, au Conseil Echevinal comme à la Communauté du Pays de Plassans, dont il est vice-président. Jusqu’en 1907, année du divorce, année de la scission, que l’on a évoqué dans ces pages. M. de Salford, ami d’hier de Madame de Joie-Ceinte, aujourd’hui son plus féroce opposant, ne pouvait être oublié par « Les Frelons », qui se proposent, comme chacun sait, d’être une des feuilles de référence de ces élections.

Notre document : "Il est loin, l'heureux temps où le jeune Steven Salford couvrait de fleurs et d'éloges Madame de Joie-Ceinte. "
Au-delà des connivences politiques, dont nous ne sommes pas (contrairement à des bruits qui courent dans Plassans), nous souhaitions en effet laisser parler celui qui a donné naissance à cette nouvelle bataille, et qui est parti avant tout le monde en campagne.
La première question que nous avons posée à Steven Salford a trait à un auteur de fiction qui lui est cher, le regretté Jules Verne – qui, comme chacun sait, a disparu il y a maintenant quatre ans et qui a donné tant à rêver à la jeunesse.
Nous interrogions d’abord l’audacieux Vicomte sur le personnage de fiction, des Voyages extraordinaires, auquel il s’identifiait le plus. Après avoir d’abord hésité entre Michel Ardan et le Capitaine Nemo, en fin d’entretien, M. Salford est revenu sur sa réponse et a cité Barbicane, le héros positif de De la Terre à la Lune et de Autour de la Lune. Ce personnage, en effet, selon l’analyse de M. Salford, « passe de la guerre à la paix, avec la légitimité et la puissance de l’argent, il place toutes ses forces dans une entreprise qui ne sert peut-être à rien, mais qui va changer l’humanité. Il garde une part d’idéal. » L’utopie glisse dans la réalité pour les personnages de Verne – Salford veut faire jaillir son rêve dans le réel de Plassans. Pour tous !
Chez Verne, dans le diptyque où Barbicane, le héros salfordien, joue un rôle central, la guerre est finie. Que faire ? Aller sur la Lune, un projet impossible, irréel, peut-être inutile, mais symbolique. La comparaison est évidente avec le présent rêve de Steven Salford, cette campagne incroyable, cette liste qu’il mène, seul, pour la première fois. Un rêve impossible, ce recours ? Même Monsieur Maidevet ne croyait pas à son succès. Le recours fut cependant accepté, in fine, par le Conseil d’Etat. Et l’annulation eut lieu.
Paradoxalement, la liste que Monsieur de Salford conduit contient peu de ces industriels et de ces ingénieurs qui fascinent tant l’homme d’affaires. Mais qu’importe, c’est surtout le monde de la culture qui est présent, et quelques anciens de l’entourage de la Marquise.
"Notre document : un chevalier d'industrie, typiquement vernien, et un protecteur des arts. Ici, à une réunion de son officine de mécénat culturel, un de ses violons d'Ingres, M. de Salford fait la connaissance d'un jeune artiste au talent prometteur. Il lui propose immédiatement de faire partie du conseil d'administration de son association. M. de Salford sait mettre toutes les forces vives de Plassans à ses côtés pour son noble combat."
Interrogé sur sa principale qualité et son principal défaut, Monsieur de Salford retient le mot de « curieux ». Terme qu’il retient pour sa polysémie. D’abord, le Vicomte, toujours preste, est sans cesse à la recherche de domaines nouveaux où exercer sa curiosité, qui ne connaît pas de bornes. Bornes, frontières… reviennent souvent dans le discours salfordien. La Frontière invisible, des auteurs brüselois Schuiten et Peeters doit être un de ses livres de prédilection. Mais à ce moment de l’entretien, nous n’avions pas encore relevé ce parallèle. Curieux, le Vicomte l’est aussi ou peut l’apparaître à ceux qui le connaissent peu ou mal. Il se définit ainsi comme un personnage qui peut paraître « étrange ».
Notre document : "C'est à toute une aventure que Steven Salford convie les électeurs de Plassans. Avec lui, c'est un Voyage politique extraordinaire, une utopie optimiste à la Jules Verne qui s'annonce !"
Sans doute songe-t-il, en cet instant, à ce que pensent ses détracteurs, qui l’accusent parfois de « défrayer la chronique ». En politique, notamment, par ce recours étonnant qui risque bien de lui coûter nombre d’amitiés politiques – mais aussi par sa vie privée qui peut parfois déborder sur la vie publique.
Pourquoi n'a-t-il pas usé de sa charge de consul, à Marseille, pour se rendre l'ami de la communauté qu'il défend et qui a été si durement touchée, dernièrement, par la catastrophe que l'on sait - et qui force au respect ? Il aurait pu se faire oublier à Plassans et devenir un personnage important de Marseille, notent ses adversaires, qui analysent son "curieux" parcours et son obstination à vouloir faire choir la Marquise. Mais voilà, pour lui, seule Plassans compte : il a une ambition pour cette ville. Il la démontre avec son programme, séduisant, et son équipe, toute faite d'inconnus du monde politique, ou quasiment.
Nous ne parlerons pas ici de vie privée – même si beaucoup connaissent Monsieur de Salford comme un homme de méditation et de réflexion, que le silence des cloîtres, des grands espaces naturels, attire et enveloppe, de même que ses habitudes auprès de salons de thé, de salles de whist. Il y eut cette regrettable affaire de tracts anonymes qui salirent M. de Salford. Notons seulement que la haine du secret du moderne est, à notre sens, la seule responsable des moeurs politiques si détestables qui ont ainsi entachées le précédent scrutin.
Si la haine du secret semble habiter nos contemporains – les media démontrent chaque jour que les personnages publics doivent se livrer davantage – tout ne peut être dit et tout ne peut se dire, paradoxalement. Le moderne vit donc dans une contradiction permanente qui est de se dévoiler quand cela est de bon ton, et de refuser l’éclairage lorsque cela dépasse les limites – quelles limites d’ailleurs ? Il s’agirait là d’une version toute contemporaine de la danse des sept voiles, pour séduire le peuple souverain… mais une danse devenant gênante lorsqu'elle devient une arme que le danseur se voit retourner contre lui-même... Difficiles contorsions. Pour être élu, vivons caché !
Notre document : "Le tract par lequel le scandale est arrivé. Un jeune allié de M. de Salford lui remet le tract infâmant à la sortie d'un de ses conseils d'administrations d'associations. "
Ceci étant posé, venons-en au cœur du problème, pour ainsi dire : la campagne et le programme que défend, seul, Monsieur de Salford, après son recours. Monsieur le Vicomte entend apaiser la ville, et faire identifier à nouveau l’intérêt et la décision publiques, que la population ne reconnaît plus, selon lui. « Aujourd’hui les gens sont perdus ; la ville accueille la misère et la multiplie ». Monsieur Salford entre dans le vif de son utopie qu’il espère réelle : la ville aujourd’hui est horizontale. Monsieur de Salford a un rêve… démocratique. Il entend « déverticaliser la ville », néologisme de son cru, sans doute, afin que les Plassanais « ne subissent plus la pression du centre contre la périphérie. Les quartiers sont rejetés par une vision surexposée du centre. Plassans est une série de villages, gommée par une urbanisation forte. » Les opposants de M. de Salford répondraient qu'il s'agit d'une antienne connue, d'une analyse hélas de toujours et qu'on ne peut résoudre.
Mais le Vicomte ne baisse pas les bras : "Il n'y a pas de fatalité." M. de Salford a des idées pour tout changer. Un ouvrage fort ancien, de 1882, Politique urbaine, dirigé par Maître Pezest, au Club Socialiste du Livre, propose une analyse similaire de la ville, en général. Je ne sais si Monsieur de Salford a lu cet opuscule, aujourd’hui difficilement trouvable, mais je lui en conseille aujourd’hui la lecture fort instructive. L'année dernière, déjà, une ambition urbatecturale forte était dans une liste. Elle ne se retrouve aujourd'hui dans aucune autre. Celle de M. de Salford reprendrait-elle le flambeau d'une "certaine idée urbanistique de Plassans" ?
Notre document : "Une autre façon de concevoir la politique : au volant de son bolide, M. de Salford écume, même nuitamment, les quartiers excentrés de la ville. Il est à l'écoute de tous ; aucun quartier de Plassans ne lui est étranger : les préoccupations de chacun lui donnent à penser. "
C’est ensuite une révolution démocratique que propose M. de Salford. Se croit-il Bolivar ? C’est que les temps héroïques sont clos. Il entend cependant commencer par une mise à plat institutionnelle de la ville. Il propose de mettre en place un système de conseils de quartiers et dans le même temps, de donner la parole au peuple. Veut-il remettra au goût du jour le cahier des doléances ? En quelque sorte, puisque la revue municipale serait une anthologie de textes de citoyens. C’est la démocratie participative de Madame Royale à la sauce plassanaise, une nouvelle règle du jeu qui s’installerait. Monsieur Salford, qui s’y connaît, entend « mettre un grand coup, sinon les citoyens vont demeurer désabusés par la politique locale. » C’est une antienne connue, nous disent ses contradicteurs : à chaque échéance, tout le monde veut changer le système, et une fois installé, personne n’y songe plus. Il promet, lui, de s'y tenir.
Monsieur Salford parle aussi de son départ en campagne : il a été le premier « car [il est] le premier à avoir quelque chose à dire : ce recours gêne tout le monde sauf [lui] et les Plassanais. » Selon M. Salford, 70% des Plassanais souhaitaient revoter. On se demande d’où il tient ce chiffre, mais il l’affirme. Il affirme également que lorsqu’on parle de lui, les ventes du « Petit Provençal » explosent. Et il brandit le journal du jour – il était alors question de son programme, tenant sur une page, et de ses fonctions de vice-consul, où il brille, malgré des critiques tenaces, sur une autre page. Selon lui un « déclic » se fait « depuis quarante-huit heures ». Depuis la présentation de son programme : il souhaite « une mairie indépendante, pour une ville indépendante, qui ne soit pas lié aux appareils politiques ». En même temps, M. de Salford n’a plus guère le choix : il n’a plus d’étiquette politique, n’a pas souhaité rejoindre M. de Peresty, qui n’a pas non plus souhaité le prendre avec lui – Monsieur Maidevet l’aurait-il accepté ? L’acceptera-t-il au second tour, en une union de tous les reniements ? Pour faire un front contre notre infortunée Marquise ? Non ! Monsieur de Salford répond dignement : « Les alliances sont des trahisons ; les gens n’en veulent plus, cela donne naissance à des imbroglios politiques dont finalement la Cité sort perdante ».
Notons que l'an dernier, l'absence de logotypes sur les affiches de Maître Pezest a rendu difficilement lisible sa candidature par le peuple de Plassans. Etrangement, alors qu'ils n'en sont pas dépourvus (comme peut l'être aujourd'hui M. de Salford), MM. Maidevet et de Peresty n'ont pas jugé bon accoler les logotypes du Parti Socialiste et du Parti du Mitan, le Modème, qu'ils représentent. En auraient-ils honte ?
Notre document : "La presse fut bonne pour M. de Salford avant le premier tour, en lui donnant toute latitude d'exposer son programme et ses bombes de dernière minute. Ici, le candidat a du mal à trouver, en milieu d'après-midi un exemplaire du "Petit Provençal" qui parle de lui, tant les ventes sont bonnes quand il est présent dans la feuille locale."
Monsieur de Salford part avec une équipe qu'il entend former une fois élue, des gens du peuple, quelques-uns sont des anciens proches (des déçus) de Madame la Marquise, qui l’ont rejoint par amitié, beaucoup viennent de la Société civile, nombreux sont ceux qui sont amis des arts – Monsieur de Salford est en effet protecteur des arts, dans une nouvelle officine qu’il a créé l’année dernière à Plassans, une de ces nouvelles associations dont il a le secret de la création et qui l’ont bien aidé par le passé.
Monsieur de Salford, quelques jours après cet entretien, a évoqué à grands bruits dans les feuilles locales, la mauvaise gestion des officines de logement public en pays de Plassans. Il attaque évidemment notre Marquise, qui avait pourtant dénoncé la gabegie, il est vrai sept ans après son arrivée au pouvoir. M. de Castreneuf l'évoque dans son bloc-notes et nous nous permettons de reprendre ses formules décisives :
"La bombe [...] lancée par Steven Salford sent le coup fourré et la poudre des derniers jours de campagne.
[...] La première observation à faire est que les faits révélés ne se sont passés cette semaine. La deuxième est que Steven Salford a été administrateur de l'office pendant sept ans et qu'il a donc lui-même une part de responsabilité en ayant toujours approuvé, même silencieusement, la gestion de l'office. Mais supposons qu'on lui ait caché beaucoup de choses. Son devoir, à lui l'élu qui se targue de connaître les dossiers à fond, aurait dû le pousser à en savoir plus et à ne pas cautionner par sa présence et ses votes ce qui était susceptible de receler des malversations. Il n'en a rien fait."
Notre document : "Steven Salford, Rouletabille de Provence, mène l'enquête sur les nouveaux mystères politiques de Plassans. Mais sont-ils si nouveaux que ça ?"
Foin de ces critiques négatives ! Point trop n'en faut ! Monsieur de Salford dénonce, il harangue, montre du doigt. M. de Salford aurait des dossiers, des révélations. Il entend dénoncer le système, réconcilier les Plassanais avec la politique, la vie de la Cité. C'est une belle ambition. Le pourra-t-il ? Il a des opposants, des anciens amis, des participations anciennes à des coalitions qui pourraient peser sur son action à venir. Si avenir il y a. Car on lui promet l'oubli et le retour aux affaires privées, à l'issue de ce scrutin, s'il n'en sort vainqueur. La lutte sera acharnée, mais M. de Salford est un idéaliste. Ne s'identifie-t-il pas au héros Barbicane, qui n'atteint finalement pas la Lune, mais, peut prouver qu'à force de croire en des rêves, l'homme en fait une réalité...
Notre document : "Pour enquêter en 1909 sur les mystères de l'office des logements publics de Plassans, Steven Salford a dû user de toutes les ruses."
Steven Salford enseigne la science politique en un institut fameux. Il devrait, à l'issue, heureuse ou malheureuse, de ce scrutin extraordinaire dont il a été la cheville ouvrière, rédiger un de ces ouvrages dont il a le secret, un opuscule de philosophie politique pour remettre la morale dans l'action et agir pour l'éthique en politique. Les moeurs qu'il dénonce aujourd'hui, il en a été le témoin et l'acteur pendant de nombreuses années. Aujourd'hui, ses amis d'hier lui tournent le dos : il est plus que temps de faire cette révolution démocratique annoncée, jusqu'au bout.
21:55 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : roman de l'énergie locale, utopie, figure, élections municipales, provence, art, culture, fiction, anticipation










