31.10.2009

L'introuvable

L'introuvable a été finalement retrouvé : une réédition de 1947 du premier volume des Chroniques de Plassans, de Nicolas Stavroguine, a été retrouvé sur un marché de livres anciens... de Plassans ! Ce volume, édité au Livre moderne illustré par J. Ferenczi & Fils, contenait, à notre grande surprise, un grand nombre de pages inédites, parfois féroces, sur le petit monde politique et culturel de Plassans. Ces pages inédites seront donc adjointes à l'édition à venir des Chroniques, qui sera donc finalement réalisée en fac-similé de cet ouvrage.
Ce livre sera très prochainement disponible à l'achat, et nous tiendrons informés de cette publication les lecteurs qui suivent, semaine après semaine, sur la Toile, l'exhumation des articles de notre ancêtre.


Succession N. Stavroguine


 

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13.06.2009

Cinquième jour

Scènes de liesse populaire dans Plassans, vendredi en fin d’après-midi. Alors que la délégation du Préfet était attendue d’un pied ferme par la Marquise de Joie-Ceinte, en l’Hôtel de Ville, une foule nombreuse, joyeuse et bigarrée s’amassait sur le parvis. Des visages connus, des anonymes, Plassans d’en-bas, d’en-haut... Les alliés de la Marquise, élus d’hier et candidats de demain, étaient évidemment présents, pour la soutenir dans cette cruelle épreuve. Puissants, misérables, ambitieux, amis désintéressés… tous étaient venus pour acclamer la Marquise et lui assurer leur secours. Tous ? Quelques agitateurs étaient tout de même présents, en marge de la manifestation de soutien informelle, avec la ferme intention de huer Madame de Joie-Ceinte dès sa sortie de l’Hôtel de Ville. De jeunes anarchistes, aisément reconnaissables, dans la foule des admirateurs de la Marquise, à ce qu’ils étaient vêtus de noir, mal rasés et avaient des couteaux entre les dents. Ces détails ne trompent pas, et on pouvait craindre une bombe incendiaire, un attentat contre la République… mais rien de tout cela n’eut lieu. Les fomenteurs se bornèrent à quelques sifflets et huées, rapidement couverts par des acclamations qui provenaient des admirateurs, beaucoup plus nombreux.

 

 

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Notre document : "Détail particulièrement touchant : de tous ses effets, la Marquise n'emporte, de l'Hôtel de Ville, que son tableau représentant le village de son enfance."


Admirateurs, opposants… Il y avait également des curieux et des observateurs neutres. Certains ne savaient même pas pour quel étrange événement on se pressait en masse devant l’Hôtel de Ville. Il fallut les mettre au courant du terrible événement. Ô vanité ! ô néant ! ô mortels ignorants de leurs destinées !


Ô jour désastreux ! ô jour effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame la Marquise s’en va ! Madame la Marquise est partie ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille politique ? L’émotion était grande, ce vendredi sur le parvis.

On pouvait cependant retrouver, près des fontaines, les jeunes alliés du Vicomte de Salford, simples observateurs passifs, vigilants. Certains amis de M. de Salford firent également une brève apparition, mais ne restèrent pas, car la foule commençait de s’amasser ainsi que les journalistes et les daguerriens. Sans doute craignaient-ils qu’on ne les surprenne, dans les feuilles du matin, sur les clichés, en compagnie des adulateurs de la Marquise ?
C’est que le moment était historique et la presse dans son entier venait « couvrir » l’événement – ainsi que l’on dit dans le métier.

 

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Notre document : "Dans la foule circulent déjà les premiers tracts de la nouvelle campagne. Incorrigible, M. de Peresty a ouvert le feu avec une première salve que découvrent les passants médusés : il met en cause nommément la Marquise dans l'affaire des propos infâmants de 1908, au grand dam de ses admirateurs de 1909 !"


Soudain, la foule se resserre, les pleurs cessent, les applaudissement commencent : Madame la Marquise fait sa sortie. Elle se dirige vers la calèche qui l’attend. Les chevaux sont nerveux, la foule est trop nombreuse, empêche La Marquise de les rejoindre par ses embrassades, ses cris et ses vivats. La Marquise pleure, mais elle est brave. Le moment est, il faut le reconnaître, émouvant. Elle embrasse, attrape des mains, les gens veulent la serrer contre elle. C’est tout un peuple à qui on a volé son bourgmestre qui pleure ce soir. Les invectives des opposants, au loin, n’y font rien : ce qu’on entend, depuis la calèche et les chevaux qui s’affolent, c’est la liesse populaire, les fervents de la Marquise qui l’accompagnent, comme pour un dernier voyage. Elle se représente pourtant devant le peuple ; dès lundi, le combat recommence, mais le camouflet est sévère et le résultat n’est pas gagné d’avance, car l’adversaire fourbit ses armes en secret.

 

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Notre document : "L'émotion est grande quand la Marquise quitte l'Hôtel de Ville, et fait ses adieux au personnel, aux fidèles. Au loin, des vivats, des éclats de voix, le peuple est aux portes de l'Hôtel de Ville. Des enfants s'avancent timidement, que la Marquise enlace spontanément."


Le Baron Chauraud protège la Marquise, il la serre, comme un garde de sécurité le ferait, il la défend de la foule, pourtant amicale, mais dont la masse effraie. C’est lui qui lui permet de monter dans la calèche qui part maintenant, non sans difficulté, vers un asile secret où la Marquise pourra se remettre, pour une nuit agitée sans doute, des terribles événements du jour. Lundi, il faudra battre la campagne ; les ennemis sont nombreux et guettent. La Marquise a pu l’entendre dans les lointains du parvis : ces agitateurs sont révélateurs d’une forte opposition, d’un mouvement de rejet. La victoire n’est jamais acquise, on le sait, et plus encore depuis ces annulations. Mais alors qu’elle quitte l’Hôtel de Ville, où désormais elle et ses alliés n’ont plus rien à faire, la Marquise se prend certainement à songer.


Mais et les anciens élus et les peuples gémissent en vain ; en vain Monsieur, en vain le Baron Chauraud même tient Madame serrée par de si étroits embrassements. Alors ils peuvent dire l'un et l’autre, avec saint Ambroise : Stringebam brachia, sed jam amiseram quam tenebam : "je serrais les bras ; mais j'avais déjà perdu ce que je tenais".

 

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Notre document : "Pendant ce temps, le Vicomte de Salford prépare sa liste et sa première soirée électorale dans le restaurant "sur le pouce" de la Route du Gars-Lisse. Retiré dans le calme d'un lieu saint proche de son domicile, pendant quelques heures de méditations avant la réunion politique, c'est contrit en de dévotes pensées qu'il aiguise ses arguments électoraux. La campagne sera propre, promet-il à son saint patron, auquel il voue la prochaine élection. Dieu ne permettra pas une nouvelle infâmie dans la bonne ville de Plassans."